Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France de Michel Vinaver – collection Scène ouverte à L’Arche Éditeur

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Les auteurs de la Grèce ancienne faisaient parfois intervenir, pour clore leurs pièces, un dieu ou une déesse, ou un couple divin, ainsi Poséidon et Athena dans Les Troyennes d’Euripide, une puissance divine apte à résoudre toutes les questions.

Dans Bettencourt Boulevard de Michel Vinaver – une évocation de l’affaire Bettencourt – le « deux ex machina » final a pour nom AJEM, un dieu à deux têtes,

AJ pour Appareil de Justice et EM pour Expertise Médicale.

Le Chroniqueur de la pièce, personnage substitut du chœur antique, commente :

« Le dieu Ajem caracolant sur un destrier dénommé Abus de Faiblesse n’a pas attendu l’approche d’un dénouement pour s’inviter sur le champ de bataille il s’y répand accompagné de mille génies qui répondent au nom de journalistes. »

Certains journalistes préfèrent le travail professionnel d’investigation, d’autres plus complaisants marchandent leurs scoops. Le dénouement de l’intrigue est incertain, quelques questions à peine effleurées, des poursuites judiciaires encore en cours.

Cependant une didascalie finale indique que tous les acteurs sont regroupés sur le plateau et formulent leur plaisir de cette représentation jouée face au public.

Tous concluent sur une interrogation énigmatique à la manière de Shakespeare :

« Qu’est-ce que le théâtre vient faire dans cette histoire ? Telle est la question. »

Or, que l’on se tourne vers un passé plus ou moins lointain ou vers un présent immédiat qui nous assaille, le constat shakespearien demeure atemporel :

« le monde est une scène dont nous sommes les acteurs et les spectateurs ».

Défilent sur le plateau une série de figures plus ou moins publiques, des marionnettes vivantes ou défuntes de notre récente Histoire de France : hommes politiques, artiste prétendu, femmes et hommes d’affaires, mère et fille, fils, époux, épouse, tous « people » et familiers, repérés par les photos de journaux, entendus à la radio, scrutés à la télévision. Sans oublier le personnel de la maison de maître, de la comptable jusqu’à la femme et au valet de chambre.

À la façon de la pièce Iphigénie Hôtel qui fait écho aux résonances de la Guerre d’Algérie, Bettencourt Boulevard – une réminiscence du film mythique Sunset Boulevard – met en scène le mélange des genres, ainsi les affaires mêlées et emmêlées de la vie publique et politique, financière et commerciale, vie privée enfin.

À son fils qui lui demande s’il portera sa Légion d’honneur quand il voguera sur son vingt-et-un-mètres, Patrice de Maistre, le gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, répond :

« Le bateau c’est pour satisfaire l’espace intime, la Légion d’honneur c’est pour un complément d’existence dans l’espace social.»

On apprend qu’en 1939, six mois avant que n’éclate la Seconde Guerre mondiale, trois amis font une escapade en Belgique, André Bettencourt, François Dalle et François Mitterrand, pour rendre visite au Comte de Paris prétendant au trône de France. Ce sont de jeunes provinciaux de bonne famille venus étudier à Paris et résidant dans un foyer catholique du 104 rue de Vaugirard.

André Bettencourt note qu’en « circulant en Belgique au Luxembourg parvenant au bord d’une rivière qui marque la frontière avec l’Allemagne nous sommes saisis à la vue sur l’autre rive d’un camp de jeunesse où des adolescents menés au sifflet se baignent en bon ordre en chantant des lieder romantiques je crois reconnaître un air de Ludwig van Beethoven ».

André Bettencourt se souvient dans La Terre Française auquel il collabore de cette vision première du camp de jeunesse hitlérienne, évoquant sa prise de conscience de l’action d’« un grand peuple pour le corps et pour l’âme de sa jeunesse. »

Pétainiste ? Auditeur de la France Libre et de Radio-Londres ? Collaboration ou résistance, tel n’est pas le dilemme pour celui qui a servi cinquante ans la République, l’époux de la fille héritière du fondateur de l’Oréal, Eugène Schueller :

« C’étaient des temps mêlés où il fallait progresser sur une crête étroite glissante avec de part et d’autre une paroi escarpée sans dévisser. »

Pour Claire Thibout, comptable de Liliane Bettencourt, François-Marie Banier, le photographe courtisan de la dame, lui inspire de la méfiance : « Comme si j’étais complice elle est riche il la détrousse dans les grandes longueurs. »

Le Chroniqueur indique au dénouement de cette pièce en trente morceaux que L’Oréal s’est dégagé des contrats de mécénat liant le groupe à François-Marie Banier, que l’île d’Arros a été revendue, que le photographe a renoncé aux deux-tiers des contrats d’assurance-vie mais qu’il peut garder tous autres cadeaux reçus.

Péripéties en cascade, coups de théâtre, retournements idéologiques, mensonges politiques, reniements, comment cette chronique morcelée d’une histoire de France ne peut-elle pas relever de la comédie ?

Véronique Hotte

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France, de Michel Vinaver,  L’Arche Éditeur

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