Rien de moi de Arne Lygre, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig

Crédit photo : Elisabeth Carecchio

Saison 2014-25  Theatre de la Colline  " Rien de moi " de Arne Lygre  mes et scéno Stéphane Braunschweig

Rien de moi de Arne Lygre, traduction du norvégien de Stéphane Braunschweig avec la collaboration d’Astrid Schenka, (Éditions de L’Arche), mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig

 

« On ne sait pas tout de soi. Je n’arrive pas toujours à penser ce que je sens. Je n’arrive pas toujours à dire ce que je pense. »

Comment le destinataire – un second medium après soi-même, d’une certaine manière – peut-il recevoir les états d’âme du locuteur, la transparence de ses pensées et de ses sensations qu’il ne maîtrise ni ne contrôle jamais ?

La question intéresse particulièrement le directeur du Théâtre de La Colline, Stéphane Braunschweig, metteur en scène de Rien de moi, pièce de l’auteur norvégien Arne Lygre dont il a déjà monté Je disparais, en 2011, et Tage Unter à Berlin en 2011, présenté à La Colline en langue allemande en 2012.

Pour l’homme de théâtre qui analyse avec finesse la dramaturgie de Rien de moi, les personnages emblématiques de Moi (la femme – Chloé Réjon) et de Lui (l’homme – Manuel Vallade) mettent en mots, vivent et commentent leur nouvelle vie ensemble. À l’orée d’une existence nouvelle – ils laissent derrière eux une histoire passée dont ils ne regrettent rien, si ce n’est quelques amertumes et pour la femme, un enfant abandonné au mari -, les partenaires parlent d’idéal plus que de vie vécue, comme s’ils se projetaient dans un rêve en expérimentant effectivement le présent du temps.

Aussi veulent-ils vivre en ne fuyant jamais une pleine conscience d’eux-mêmes.

Lygre explore la capacité d’une pensée et d’une parole à influer sur la réalité et la perception qu’on en a. Se révèle ainsi la façon dont nous donnons le pli aux autres en les « drivant » sourdement, surtout les proches que nous « protégeons » en les étouffant dans la prison de visions personnelles égoïstes.

Les adultes font devenir leurs enfants ce qu’ils voient d’eux ou ce qu’ils veulent qu’ils soient, en négligeant de les consulter sur leurs propres vues et désirs profonds.

Le personne féminin, Moi, fait amende honorable, interprété avec une force vivante et engagée par Chloé Réjon – voix sucrée qui fait passer en douceur la virulence d’un texte, et présence enfantine décidée.

Déçue par l’infime capacité d’imagination de chacun, la fille s’adresse à sa mère en visite chez elle, interprétée par la troublante et émouvante Luce Mouchel :

« C’est la moindre des choses… pour un parent de comprendre ce qu’on ne peut pas comprendre, de s’intéresser à ce qui dans son enfant ne cadre pas avec ce qu’on est soi-même, récemment j’ai compris que j’ai été exactement pareille avec mes propres enfants, ai-je été curieuse ?… ai-je été ouverte à tout ce qu’ils pouvaient être ? »

La moindre des choses, quand on a un enfant, est de voir en lui autre chose que soi-même, un programme difficile à tenir. Et la fille, incomprise de poursuivre en douceur, à l’intention de sa mère, qu’elle a toujours vue comme sa propre fille :

« Je ne dis pas que la personne à qui tu peux faire le moins confiance, c’est ta propre enfant. Elle fera n’importe quoi pour te protéger de sa réalité, si celle-ci n’est pas propre à susciter l’enthousiasme. »

Les méandres de toute parole et de tous les mots de pouvoir qui s’échangent dans nos existences labyrinthiques suivent un cours aléatoire jusqu’à se jeter dans l’oubli.

L’introspection contrôlée et exprimée avec une belle éloquence qui rassure le locuteur lui-même, égrène une cascade de « ai-je dit, ai-je pensé et pensais-je », un clin d’œil en passant au dit « grand style » français dont on ne se lasse guère.

La subtilité de Rien de moi consiste en ce qu’à côté des trois rôles de Moi, de Lui et de Ex (ex-mari de Moi – Jean-Philippe Vidal), se tient Une Personne (Luce Mouchel) qui embrasse trois personnages, Sa Mère (de lui), Ma Mère (de Moi) et Mon fils.

Ainsi, sur la scène s’échangent dans la grâce les premiers rôles de toute vie, Ma Mère se transforme en Sa Mère et devient un enfant, celui de Moi, que le père attend dehors dans sa voiture, et Lui se métamorphose en fils de Sa Mère, forcément.

Les rôles se suivent dans le temps, la passion s’amenuise jusqu’à la rupture. Puis survient la maladie, événement fatal pour Lui à moins qu’il ne sauve l’amour à deux : « Tu as ton futur, et moi le mien à court terme, et dans le temps qui nous reste, nous devons nous faire le bien que nous pouvons. »

Au-delà de la douleur, il reste aux anciens amants, le temps avec les villes à visiter, les paysages à traverser, la mer à contempler jusqu’à ce qu’ils montent en bateau.

Tout est dit des sensations infimes et des moindres pensées inavouables : celles de Lui, condamné, qui exige tyranniquement que la bien portante disparaisse avec lui.

La femme sacrifiée imagine à côté d’elle le corps sans vie de son compagnon qu’elle veille jusqu’à ce que le froid de la mort lui impose «  ce sentiment de quelque chose d’étranger, d’inconnu », ce avec quoi elle ne doit ni ne peut plus avoir de relation.

Pour décor, des murs et un sol blancs d’espace mental – centre hospitalier ou centre de réclusion vécu comme l’intérieur d’une pensée, une antichambre de la mort – dont on aurait débarrassé tous les encombrements inutiles amassés par le temps. Deux portes discrètes à cour et à jardin par lesquelles entrent ou sortent les personnages. Quelques accessoires, des traces d’existence, un matelas, une table et deux chaises hautes de cuisine, puis l’eau primitive qui envahit tout, un rappel scénographique qui va au-delà des murs gangrénés de la maison de Tartuffe (2008) par Braunschweig.

Un spectacle grave et plein d’effroi vrai sur l’examen sans complaisance de toute vie.

Véronique Hotte

Théâtre National de La Colline, du 1er octobre au 21 novembre 2014. Tél : 01 44 62 52 52

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