Trahisons de Harold Pinter, traduction Éric Kahane, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Crédit photo : Cosimo Mirco Magliocca : collection Comédie-Française

Trahisons (c) Cosimo Mirco Magliocca_ND36102

Trahisons de Harold Pinter, texte français de Éric Kahane, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

La pièce Trahisons (1978) de Harold Pinter (1930-2008), Prix Nobel de littérature, relève de la période intimiste de son œuvre, celle qui précède l’exploration politique initiée dans les années quatre-vingt. Cette écriture dramatique, économe et incisive, paraît comme sur la réserve, éloignée des considérations quotidiennes, privilégiant les jeux de mots et de situations propres à une vision ironique de l’existence.

Il faut admettre qu’au spectacle du monde et derrière les apparences policées du « politically correct » – milieu de l’édition, de la médecine et de l’art – sourd toujours la réalité triviale de toute condition humaine. Neuf scènes distribuées à contre temps – de la fin au tout début d’une intrigue – mari, femme et amant – composent Trahisons qui recèle pour le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia « des mouvements de l’âme qui se devinent au travers d’un langage tout en rétention. »

La pièce traite de la fidélité en disséquant les malentendus qui se tiennent au cœur même du lien amoureux. Entre La Double inconstance de Marivaux et Fragments d’un discours amoureux de Barthes, il se dégage sur la scène une sagesse populaire : on ne consent aux trahisons réciproques que parce qu’elles permettent de se quitter sans larmes. On s’en remet aussi à Stendhal qui remarque : « …plus il entre de plaisir physique dans la base d’un amour, dans ce qui autrefois détermina l’intimité, plus il est sujet à l’inconstance et surtout à l’infidélité. » (De l’amour)

Et si le destinataire de la passion varie, la manière d’aimer reste la même, comme si on n’aimait encore qu’à partir d’un défaut ou désordre de soi, d’un sentiment du vide.

Celui qui n’est plus aimé souffre d’autant que sa souffrance est considérée comme mal vue, inadaptée, manquant de recul – une conduite irréversible d’échec.

Qui a aimé et qui a trahi ? Qui a consenti à la débâcle à venir ? La douleur de la disparition de tout amour est d’abord sans merci puis peu à peu, et grâce au temps, la victime se relève de ses cendres pour toucher à une passion nouvelle.

Si on regarde la chute de la pièce, en fait le tout début de l’histoire , celui qui simulait – ou bien vivait vraiment – le coup de foudre, se posant en victime de l’amour, est celui qui paraît aujourd’hui le plus distant et le plus distrait.

Ni règle, ni loi en la matière si ce n’est le travail et l’œuvre incontournable du temps.

La mise en scène de Bélier-Garcia, à travers le décor lissé de Jacques Gabel, dessine avec une subtilité lumineuse une succession de tableaux articulés – rapprochements, zooms cinématographiques, coups d’œil de judas et mise en valeur de détails à la Edward Hopper. Le spectateur pénètre dans une intimité familière.

Christian Gonon en second rôle et garçon de café s’en donne à cœur joie sur le plateau. Quant au trio de cette relation d’amour et d’amitié, heureuse autant que malheureuse, il est excellent. Léonie Simaga, entre ses deux hommes, distille ses doutes et sa mélancolie nonchalante avec sensibilité et beaucoup de distinction.

Le duo de ces mâles avertis emporte la mise : Denis Podalydès et Laurent Stocker sont de fieffés coquins, de bien jolis bandits et gentils amants/époux irresponsables.

Des acteurs attachants, conscients de leur belle gouverne et volontiers chicaneurs.

Ils commentent et questionnent l’objet de leur amour, semblent lointains, se rapprochent, se perdent, puis s’abandonnent pour se rejeter la faute, si elle est là.

Si l’on veut continuer à vivre, il faut exister pleinement et rejeter l’erreur loin de soi.

Véronique Hotte

Théâtre du Vieux-Colombier, mardi 19h, mercredi au samedi 20h, dimanche 16h.

Tél : 01 44 39 87 00/01

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