Matin et soir de Jon Fosse, texte français de Terje Sinding, adaptation et mise en scène de Jacques Lassalle

Crédit photo : Antonia Bozzi

Matin et soir

Matin et soir de Jon Fosse, texte français de Terje Sinding (Éditions Circé), adaptation et mise en scène de Jacques Lassalle

 

La mort hante chacun, mais les morts s’imposent davantage encore à l’esprit.

Le temps seul apaise la souffrance de la disparition des proches, sur le chemin de l’acceptation de cette absence douloureuse à travers des sentiments bien présents.

L’œuvre de Jon Fosse aime à jouer avec l’image des limbes, cet espace entre la vie et la mort, ce séjour commun des vivants et des disparus, cette région mal définie et incertaine dans laquelle se meuvent les revenants – âmes et esprits des morts.

Et ce sont ces limbes mêmes dont le metteur en scène fait son théâtre, recueillant scéniquement la « voix sans parole » de l’auteur norvégien, la voix dite de l’écriture.

Jacques Lassalle est particulièrement à l’écoute absolue de cette musique entre veille et sommeil -la subsistance intérieure de l’empreinte existentielle des disparus, celle aussi des vivants trop souvent négligés auxquels on ne prête guère attention, et enfin celle des êtres qui ne sont pas encore nés, les générations à venir.

Jon Fosse écrit dans Le Nom : « Si on veut être un homme il faut penser que tous les hommes ce sont tous ceux qui sont morts tous ceux qui ne sont pas nés et tous ceux qui vivent maintenant. »

Matin et soir donne ainsi à voir un ballet d’ombres et de personnages vivants, les uns et les autres dialoguant naturellement, entre scènes passées et situations présentes.

La pièce s’étend sur le XX é siècle, et l’action – terme un peu trop brutal pour l’univers de Jon Fosse – commence par Matin, située en 1900, sur la petite île de Holmen en Norvège, où le pêcheur Olaï attend la naissance de l’enfant que va lui donner son épouse Marta : un fils, Johannes, qui sera pêcheur comme son père.

Dans un second moment, Soir advient en 1980 en ce lieu maritime et sauvage : Johannes, devenu vieux, se réveille dans un sentiment étrange et nouveau de perception du monde. Il va en mer avec son vieil ami mort déjà, dans une barque de passeur entre ciel et mer, sur une ligne d’horizon brumeuse et de vagues sonores.

Johannes vient de rendre l’âme mais il n’en continue pas moins d’être ici et là, un mort véritable devenu vivant éternel qui parle, pense et agit dans le présent scénique. Le deuil n’atténue pas l’angoisse de la disparition, de l’anéantissement et de la perte irremplaçable chez l’orpheline, la fille de Johannes, portée par un devoir de cœur et de mémoire. La relation à l’existence est une inquiétude qui ne laisse jamais en repos celle qui survit ; la mort de l’être cher est l’épreuve de la vie.

On n’adapte le sens de son existence que dans ce balancement, entre le prix de sa vie et le celui de la vie des autres.

Le mort et vivant improbable, Jean-Claude Frissung, est le fantôme rêvé, une figure naïve et têtue, commentant son aventure, s’interrogeant sans jamais se lasser.

On ne peut ni voir dans le cœur du disparu ni dans le paysage marin alentour.

Tout est mystère, la vie comme la mort, les raisons de vivre comme de ne plus vivre.

On peut vivre longtemps, sans le savoir, avec quelqu’un qui n’est plus de ce monde.

Près du vieux Johannes, les comédiens Julien Bal, Cécile Bouillot, Grétel Delattre et Agnès Galan incarnent des êtres pleins d’humilité et de sensibilité, dont l’alter ego du pêcheur (Rodolfo De Souza).

Tous jouent leur partition avec tact, intégrant leur singularité rustique ou bien urbaine dans une fresque à la fois intime et universelle.

La scénographie de Catherine Rankl, faite de bois blond et de brumes lointaines, sied à Matin et soir, un spectacle sur le deuil, la médiation entre soi et le néant.

Véronique Hotte

Le Théâtre de La Tempête, du 11 septembre au 12 octobre, du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h30. Tél : 01 43 28 36 36

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