Dans la Pampa, d’après Jorge-Luis Borges, mise en scène de Joël Jouanneau

Crédit photo : Hervé Cohonner

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Dans la Pampa d’après Jorge-Luis Borges, mise en scène de Joël Jouanneau

 

Un musicien en tenue d’apparat – costume sombre, chemise et écharpe blanches – entre en scène de façon un peu décalée car le plateau nu ne semble pas l’attendre, si ce n’est un beau piano sombre sur lequel une simple chaise de bois est renversée.

Sur le sol, gît un magnifique accordéon, un second et bel instrument mis en lumière.

Puis, chemin faisant, le public à l’écoute découvre à travers la parole inspirée par Borgès et recréée par Jouanneau, que ce musicien classique – seul en scène – est non seulement acteur mais aussi nomade, curieux de découvrir un continent, l’Amérique du Sud, en arpentant la mythique Pampa telle la métaphore de l’œuvre même de Borges.

L’écrivain argentin définit la Pampa comme grandiose, une dimension qui est visuelle et picturale mais aussi littéraire et musicale :

« Comme pour les couchers de soleil, ce qui nous émeut, ce sont moins les couleurs que l’éclat final qui annonce la fin de la journée, la fin d’un jour usé, brulé, irrécupérable. »

Les mots – verbe et écriture – qui reproduisent et en même temps réinventent le monde, composent l’or et le trésor de l’écrivain qui travaille instinctivement sur le matériau de la mémoire, celui du souvenir et du temps de l’existence qui passe.

Qu’est-ce que la fiction – question borgésienne aigue -, sinon un univers autre et singulier qui traduit à la fois la vie quotidienne et la transgresse, un rêve possible ?

La pièce de Jouanneau pourrait passer pour une initiation à l’oeuvre de Borgès, la traversée choisie d’une dizaine de nouvelles, sur la musique d’un vieux tango et de grands classiques, avec le passage imaginaire de tout un peuple hétéroclite d’empereurs et de poètes, de valets et de roi, de tigres et de gauchos, de capitaines et de soldats.

La parole de l’acteur – voix majestueuse d’Armel Veilhan qui, à force de jouer, trouvera toute l’aisance dont il est capable – déploie les visions les plus insolites, des images colorées et sauvages, comme le léopard, le bison et les animaux exotiques en cavale.

Un désert se dessine dans le lointain que hantent deux frères et une jolie femme du dur terroir ; épouse de l’un, elle est l’amante de l’autre jusqu’au jour où la jalousie fraternelle et douloureuse va éliminer la victime partagée afin de trouver le repos.

Un monde sauvage de passions dans lequel la cruauté tient lieu de sauvegarde.

En Chine ancienne, l’empereur fait brûler tous les livres existants dans son empire, en même temps qu’il fait bâtir la Muraille de Chine. Pour le tyran, doit être effacée la moindre trace de la mauvaise conduite maternelle, donc l’obligation insensée et terrible de tout anéantir.

Et qui cache chez lui quelques volumes qu’il voudrait sauver, sera condamné jusqu’à sa mort à construire de ses mains dérisoires la fameuse Muraille.

Des fins tragiques se donnent ainsi à apprécier dans l’effroi des aventures, d’un millénaire et d’un continent à l’autre, jusqu’à faire s’entretenir un dieu et Shakespeare lui-même.

En passant d’un espace à l’autre, d’un temps à l’autre, du piano à l’accordéon, le monde intérieur du spectateur se laisse entraîner dans les méandres énigmatiques et oniriques des contes et des nouvelles.

C’est pour le public l’expérience de la fascination déambulatoire d’une mémoire qui prend plaisir à s’échapper de soi et de sa vie quotidienne, un labyrinthe à la fois heureux et infernal d’où l’on ne sort pas indemne.

Le comédien conclut avec l’écrivain qu’il finit par rencontrer à force d’efforts :

« Tout existe sauf l’oubli. Le temps d’un de nos jours, c’est tout le monde. C’est aujourd’hui demain et c’est hier. »

L’art n’est pas la vie, mais la méditation intérieure rend sa beauté à l’existence.

 

Véronique Hotte

 

Festival du Pont du Bonhomme à Lanester, les 24 et 25 juillet

 

 

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