Tel que cela se trouve dans le souvenir, texte de Tarjei Vesaas, extrait de La Barque le soir, traduction de Régis Boyer, éd. José Corti, mise en scène de Étienne Pommeret

Crédit photo : Hervé Bellamy

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Tel que cela se trouve dans le souvenir, texte de Tarjei Vesaas, extrait deLa Barque Le Soir, traduction de Régis Boyer, mise en scène de Étienne Pommeret

 

 

« Il est là, dans la neige déferlante ; dans ma pensée : sous la neige déferlante. Un père et son cheval brun avec son pelage velu d’hiver, dans la neige. Son cheval brun et le visage de l’homme. Ses mots durs. Ses yeux bleus et sa barbe. Sa barbe légèrement rousse sur ce blanc. Neige déferlante. Neige aveugle sans limites. »

Le titre Tel que cela se trouve dans le souvenir est le premier récit de La Barque le soir (1968), le dernier récit de Tarjei Vasaas (1897-1970), romancier, nouvelliste et poète norvégien qui hésita longtemps entre l’écriture et le travail de la terre.

L’acteur et metteur en scène Étienne Pommeret monte avec tact ce récit intérieur à deux voix – un père, qu’il interprète lui-même, et son fils dont le rôle est dévolu à Anthony Breurec.

L’aventure est singulière, une vision inscrite dans un territoire de paysannerie nordique rustre, un imaginaire où règne l’emprise d’une neige entièrement présente.

La poudreuse déclenche une expérience, des sensations et des images uniques.

Certes, la neige descend du ciel en flocons mais avant de recouvrir le paysage de sa blancheur mate, elle aura flotté, dansé, divagué et tournoyé sous le vent sans que l’horizon ne se lève jamais de ténèbres cotonneuses et glacées.

Tant qu’elle ne touche pas la terre, la neige est un duvet léger, pur, éblouissant et immaculé ; elle s’épaissit quand elle est dense et abondante dans les forêts du Nord. Ce paysage-spectacle aiguise en même temps l’étrangeté du sentiment existentiel.

Un père et son garçon taiseux qu’un cheval accompagne dans leur tâche rude travaillent à dégager les congères d’un chemin pour en assurer le passage.

Avant que le paysage n’apparaisse comme lunaire, tel un empire de silence et d’engourdissement, les associations sensorielles et émotives jouent avec l’imaginaire et sa matière invisible, poétique et onirique, qui diffuse pourtant des visions colorées.

Ainsi, le cercle flamboyant des animaux que le récit évoque – en alternance, à travers le père ou le fils – et dans lequel chacun se tient enfermé, donne soudainement vie à des bêtes hautes comme deux chevaux, au museau remuant, et dont la longue queue tournoie alentour dans une danse frénétique et furieuse.

Le conte fantastique touche à l’étoffe même du rêve.

Mais, dans cet univers rustique des forêts du Grand Nord, l’expérience rejoint plutôt celle des voyages d’hiver des romantiques allemands : une osmose du froid, de la blancheur nocturne et de l’errance, de la mélancolie et de la solitude éternelle.

Au terme du voyage initiatique que relate celui qui était alors l’enfant du passé pour devenir l’adulte d’aujourd’hui, la vie – ses enjeux dramatiques – se cristallise autour du cheval à la patte blessée, et dont le sang qui s’écoule rougit l’immensité blanche de la campagne. Au secours de la bête meurtrie, un père, puis son fils, devront agir.

Le morceau d’humanité qu’a choisi de retranscrire Pommeret est un tableau de maître qui touche à l’universel en luttant contre la figuration d’une nature morte.

À côtés des deux acteurs, attachés à convoquer sur le plateau la qualité existentielle de la vie, la scénographie de Jean-Pierre Larroche joue joliment sa partition de performance artistique dans laquelle un mur – panneau de neige, de contrefort de montagne – se fait le réceptacle vertical de coulées visuelles de blancheur, un rappel sonore encore de l’incident naturel final qu’il est demandé aux personnages d’accomplir. Un beau pari.

 

Véronique Hotte

 

L’Échangeur – Théâtre à Bagnolet, du lundi au samedi à 21h, dimanche à 18h30, du 18 au 28 juin (relâche le 24 juin). Tél : 01 43 62 71 20

 

 

 

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