Glückliche Tage (Oh les beaux jours) de Samuel Beckett, mise en scène de Stéphane Braunschweig

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio

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Glückliche Tage (Oh les beaux jours) de Samuel Beckett, traduction Erika et Elmar Tophoven, mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig

 

 

Stéphane Braunschweig présente son Glückliche Tage, la version allemande de Oh les beaux jours rédigée par Erika et Elma Tophoven en collaboration avec Beckett en 1961, avant que la traduction ne soit retravaillée quand l’auteur la met en scène lui-même au Schiller-Theater de Berlin en 1971. Beckett monte encore la version anglaise initiale – Happy Days -en 1979 à Londres. L’œuvre du dramaturge impose depuis belle lurette sa geste européenne, et le directeur du Théâtre National de La Colline qui a créé le spectacle de langue allemande en avril au Schauspieilhaus de Düsseldorf, accorde le rôle-clé féminin à la belle comédienne Claudia Hübbecker.

« Fut-il un temps, Willie, où je pouvais séduire ? (Un temps.) Fut-il jamais un temps où je pouvais séduire (Un temps.) Ne te méprends pas sur ma question, Willie, je ne te demande pas si tu as été séduit, là-dessus nous sommes fixés, je te demande si à ton avis je pouvais séduire – à un moment donné… »

La musique beckettienne scande sa majesté irremplaçable – une tonalité à l’aune des tragédies collectives du XX é siècle -, à la fois incertaine et amusée, péremptoire et laconique, douloureuse et ironique. Un bavardage déclamatoire qui pourrait paraître futile et qui ne fait que tendre plus serré les fils que tient ensemble l’existence, faite d’habitudes et de menus gestes : extraire du fouillis familier d’un sac à main, des trésors quotidiens et dérisoires, brosse à dent, miroir, arme.

Entre l’éloquence des silences et les blancs de la partition, s’insinue le monologue de la parole salutaire de Winnie qui clame son désir irréfragable de survie et l’urgence virulente d’une rédemption laïque.

La figure de lumière est frôlée de temps à autre et de loin en loin, par Willie, un compère masculin désespérément mutique et rampant (Rainer Galke), admirablement présent et vivant, torse nu vu de dos ou complet de ville.

Les êtres semblent perdus dans un monde dévasté – la nature est calcinée, un reste improbable de catastrophe nucléaire – et ne communiquent guère, si ce n‘est avec eux-mêmes dans le mouvement exaspéré et vain d’un miroir qu’on se tend à soi.

La difficulté d’être au monde passe d’abord par l’épreuve du corps ressenti comme passif et incontrôlable, tributaire de l’environnement, extérieur comme intérieur.

Un poids, un handicap, une ancre dure et terrienne qui interdit toute évasion.

Entre la vie et la mort, un cœur qui bat ou bien qui s’arrête, Winnie se tient dans l’impossibilité irrémédiable de bouger, enterrée jusqu’à la taille dans le premier acte, puis jusqu’au cou dans le second. Or, la figure féminine beckettienne à l’ombrelle levée d’un bras gracieux ne cesse de soliloquer ou de parler parfois à son Willie. Humour noir, dérision, la survie est certes une catastrophe mais elle vaut plus que tous les néants du monde : l’actrice joue du comique comme de l’émotion vraie.

La scénographie insolite de Braunschweig est généreuse de clarté, comme ouvrant davantage à la lumière des espaces et des horizons, à travers les structures métalliques esquissées sur le plateau. On peut y voir des installations architecturales de corolles de fleurs renversées, des ossatures bombées d’amples vallons, des rappels d’une nature vivante, à moins qu’il ne s’agisse des paniers somptueux de robes à la française.

La maison design de coccinelle colorée dans laquelle Winnie est enlisée, est recouverte d’une matière bleue synthétique, parente des logiciels informatiques.

La dentelle brute et nue de ces fils métalliques entrecroisés de jupons de fer peuvent signifier les routes numériques et virtuelles des réseaux de notre temps, soit les occasions infinies, réelles et fictives de libération et d’enfermement, diffusées depuis les lueurs illusoires des écrans nocturnes et bleus de nos rêves.

Un écran élevé et forcément réduit au-dessus de la mer de rondeurs métalliques permet de voir au plus près l’héroïne, une mise en abyme aux degrés divers.

Vivre vaut mieux que tout : la condition humaine est capable de retournements inattendus. Adaptable à l’infini, elle joue de l’art des illusions que l’on aime s’accorder, hors des blessures du désespoir et à l’ombre libératoire des mots.

Véronique Hotte

 

Théâtre de La Colline, du 10 au 14 juin à 20h30. Tél : 01 44 62 52 52

 

 

 

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