Passion simple de Annie Ernaux (Éditions Gallimard), mise en scène de Jeanne Champagne

 Crédit photo : Benoite Fanton/wikispectacle

Passion simple de Annie Ernaux (Éditions Gallimard), mise en scène de Jeanne Champagne

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La Chambre, la Nuit, le Jour est un spectacle créé en février 2013 à Équinoxe, scène nationale de Châteauroux, où la metteuse en scène Jeanne Champagne est artiste associée. En outre, La Chambre, la Nuit, le Jour se définit comme une rêverie autour de la « chambre interdite », la « chambre des passions », d’après les œuvres de Annie Ernaux, de Pascal Quignard et de Marguerite Duras.

Passion simple compose le premier opus scénique de ce songe et de cette réflexion.

La narratrice autobiographe se souvient des années 89 et 90, passées à attendre indéfiniment le bon-vouloir tyrannique d’un amant venu des grands froids de l’Est : « À partir du mois septembre, l’année dernière, je n’ai plus rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi.»

Les rencontres intimes ont lieu l’après-midi – un temps mort –, sauvegardant les apparences pour l’homme marié. La femme, quant à elle, n’est plus rien ou bien si peu, pour ce qui lui reste d’un semblant de dignité, accrochée en vain à une sonnerie de téléphone qui ne vient pas ou vient finalement quand on ne l’attendait plus, brisant d’un coup le désespoir. Dans cet espace temporel vide que limitent les rencontres, l’amoureuse n’existe plus, n’est plus personne et ne s’intéresse qu’à ce qui concerne son amant. Elle tente de corriger des copies, travaille peu et fait les magasins pour être belle et attractive à chaque fois que l’amant sonne à la porte.

Or, si Saint-Augustin écrit que « Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion », cette même passion – quand elle sévit – se transforme en un puits de souffrance et un abîme de douleur, un char encombrant qui brûle tout sur son passage et auquel il est difficile d’échapper sans blessures vives.

La passion irréfléchie, intensément vivante et exigeante, laboure l’être en profondeur, le réduisant à la sensation insupportable de n’être plus qu’une plaie vive.

Quand la passion s’atténue, la raison vacillante se rétablit et la vie suit paisiblement son cours dans l’amertume et l’ennui, le désintérêt et la morosité.

Passion simple est une antiphrase : la passion est tout, sauf simple ; elle est encore subtile, sinueuse, souterraine, lancinante, enveloppante, étouffante, mauvaise.

Pour dire ce sentiment fou et violent qui accapare l’identité, il fallait le talent d’une comédienne éclairée, et Marie Matheron est l’incarnation féminine de cette lumière.

Charme, lucidité, sagesse et analyse savante des mouvements du cœur, elle symbolise cette figure de passion et de souffrance, victime consentante en majesté.

La femme qui souffre est servie par les lumières de Pascal Sautelet et la scénographie sobre et efficace de Gérard Didier, l’intérieur d’une chambre intime que les bruits de la ville environnent (création son Bernard Valléry), et dont les murs laissent filer et couler la vidéo d’une circulation périphérique urbaine étourdissante.

L’être est désespérément seul, abandonné sans fin au poids d’une grande solitude.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre le Lucernaire, jusqu’au 7 juin.

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