Outrage au public de Peter Handke, fugue pour quatuor à voix, conception et mise en scène de Joachim Salinger

Crédit photo : Chrystèle Bazin

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Outrage au public, fugue pour quatuor à quatre voix de Peter Handke, conception et mise en scène de Joachim Salinger (Éditions de L’Arche)

 

En 1966, à Princeton aux Etats-Unis, lors d’une réunion d’auteurs de langue allemande, un auteur de 24 ans, né en en Carinthie, proteste contre le faux théâtre et la fausse littérature : Peter Handke se lance dans son Outrage au public.

Pour le jeune dramaturge, l’occasion est belle de bousculer sa communauté de spectateurs au moyen d’une arme infaillible déjà bien aiguisée – une parole bien frappée -, claire et répétitive, qui se coule dans une analyse subtile de la langue. Cette déclamation ponctuée n’est autre que l’expression verbale et singulière non seulement de l’amour des mots mais encore d’une quête inlassable de sens.

Outrage au public privilégie ouvertement le rôle principal accordé à la parole pour une fugue à quatre voix qui fait scandale et agresse la collectivité des spectateurs, la secoue, la met à nu, le désarme en braquant sur elle un éclairage cru.

Ces considérations formelles mettent en avant les questions existentielles que laisse sourdre l’écriture de Handke, le rapport de l’être au temps, une relation de rivalité et de pouvoir entre la vie et la mort, à travers laquelle on croit vivre quand on ne fait que jouer la vie au lieu de simplement être et exister, un long apprentissage.

Or, si on ne peut jouer le temps qui échappe et ne se laisse emprisonner dans aucun jeu, puisqu’il est réel, la pièce ne sera qu’un prologue dont le sujet est le public.

Le metteur en scène Joachim Salinger a pris avec justesse la proposition au vol.

La parole est distribuée à quatre jeunes comédiennes vives et inventives, joueuses et persifleuses, sérieuses et souriantes, maîtresses d’école, d’un côté et élèves turbulentes, de l’autre. Elles jouent à fond la naïveté, la spontanéité, la parodie et l’ironie en égrainant l’inventaire insolite des formes du langage – l’insulte, l’introspection, l’aveu, l’affirmation, l’interrogation, la justification, la dissimulation.

Droites et sûres d’elles, elles regardent le public dans les yeux sans s’appesantir.

L’insulte à l’autre est une façon de communiquer, elle rapproche étrangement la scène de la salle : « Vous êtes des acteurs parfaits. Votre plus grande joie est de jouer dans un bain de sang. Vous, les bourreaux, les détraqués. Vous, les suiveurs. Vous, les demeurés, les bêtes de somme, les faquins, les fœtus, les dégueulasses. »

Christine Armanger, Ninon Defalvard, Maïa Michaud et Anne-charlotte Piau illuminent le plateau dans une vraie gourmandise d’être là, un enthousiasme juvénile enchanteur qui ne trompe pas sous l’éclat ajusté des lumières de Charly Lhuillier.

Vêtues sobrement mais avec élégance – jean et blouson, pantalon et blouse, robe estivale et robe couture -, elles sont heureuses d’interpeller et de provoquer le spectateur, à l’orée de leurs exigences revendicatives et de leur salut d’artiste.

Elles, les actrices élues d’une scène de théâtre, des figures vengeresses qui n’ont pas éprouvé encore la patine du temps, dispensent une volonté de vivre inébranlable et rare, un chemin qu’elles expérimentent dès aujourd’hui, ici et maintenant.

Et l’on se surprend à écouter vivement la création sonore d’Éric Sterenfeld, le chant des oiseaux, la présence de la nature, les airs rock d’époque, le souffle du vent.

 

 

Véronique Hotte

 

La Loge, 77 rue de Charonne 75011, jusqu’au 6 juin à 19h. Tél : 01 40 09 70 40

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