Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, mise en scène de Denis Podalydès

Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage

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Lucrèce Borgia, de Victor Hugo, mise en scène de Denis Podalydès

 

 

Denis Podalydès apprécie les élans du siècle romantique dans un goût affirmé pour la langue hugolienne, à la fois impériale et triviale, impétueuse et rude, «entièrement saturée de rêves », attirée par le lyrisme et ses excès rhétoriques.

L’acteur et metteur en scène du Français s’amuse des situations extravagantes de Lucrèce Borgia, poème dramatique tour à tour policé et monstrueux qui déroule dans la grâce et la violence le tempo d’une tempête grandiose avec ses faux calmes et ses menaces, ses accalmies et ses fureurs, tels les soubresauts et vertiges intimes.

Lucrèce Borgia – titre éponyme de la pièce de Victor Hugo – est fatale car, en passant par toutes les corruptions, cette fine lettrée et protectrice des arts est aussi avide et folle de pouvoir. Fille de pape, elle n’est pas seulement débauchée mais incestueuse, violée par l’un de ses frères, amante de l’autre – les deux s’entretueront -, mère enfin d’un garçon Gennaro, fils de la dépravation fraternelle, qui ignore pour son bonheur qui ne durera guère, son identité faite d’hérédité et de destinée noire.

Allégorie du paria et du monstre moral qui fraie avec le crime et la souillure, icône superbe de l’abjection, la figure maudite est décidément hyperbolique.

Or, s’il s’agit d’une femme du nom de la Borgia, Podalydès en a distribué le rôle à un homme, l’acteur Guillaume Gallienne, qui joue, avec sobriété et retenue, une allégorie de la féminité, une figure altière stylisée, à la façon de l’onnagata japonais.

Du coup, ce fils – Gennaro – que la mère repentie s’obstine à retrouver, est une image juvénile de pureté et d’absolu qui a pris le parti de ses jeunes amis virils, tous ennemis et victimes de la famille Borgia. Le Vénitien est en contraste exacerbé avec la criminelle qui voudrait le regagner, à titre de salut et de rédemption.

Or, dans un jeu de miroir vertigineux, cet enfant mâle porteur d’espoir et de revanche est interprété à son tour par une femme gracile et fougueuse, Suliane Brahim.

Ce choix subtil pour une acrobatie mentale orchestrée fait front au public qui se place trop souvent, selon Podalydès, du côté des rieurs sceptiques, un auditoire peu réceptif aux volte-face de la quête de pardon et à la conscience du mal chez des êtres, certes fourbes et grotesques, mais capables aussi de réparation et de sublime.

Ce qui importe dans cette histoire qui balance entre rêve et cauchemar, ce sont finalement les amples périodes verbales qu’il faut mener à leur terme, le lyrisme du poème dramatique de Hugo, son chant profond, tel que l’entendait Vitez en 1985.

La mise en scène met en branle l’éveil somptueux d’un songe lunaire, avec ses jeunes vénitiens bruyants, combattant pour le bien et la justice, vêtus de noir et portant le masque rituel du carnaval, une troupe homogène pleine d’élan avec Éric Génovèse, Stéphane Varupenne, Elliot Jenicot, Benjamin Lavernhe, Sébastien Pouderoux. Le traître turbulent est incarné par Christian Hecq, grotesque à souhait.

L’équivoque Princesse Négroni est portée par la hardiesse sensuelle de Georgia Scalliet à l’intérieur de cette ville de Ferrare que domine l’époux jaloux de Lucrèce, Don Alphonse d’Este, incarné par la séduction et la cruauté froide d’Éric Ruf.

Celui-ci est le scénographe d’une Venise au ciel changeant à la Tiepolo, strié de vols noirs d’oiseaux, dont la lagune mouchetée de piquets laisse émerger ses blessures sur l’horizon avec sa gondole funéraire échouée pour le sommeil de Gennaro.

Le palais de Ferrare brille de ses dangereux moucharabieh, ces grillages en bois, ces fenêtres secrètes de dentelle découpées qui permettent de voir sans être vu.

Un très beau songe d’été et de ténèbres qui inspire le rachat mystérieux des âmes.

 

Véronique Hotte

 

Salle Richelieu de la Comédie-Française, du 24 mai au 20 juillet.

 

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