Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész, mise en scène de Joël Jouanneau avec Jean-Quentin Châtelain

Crédit Photo : Dunnara Meas

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Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész, texte traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsval et Charles Zaremba (Éditions Actes-Sud), mise en scène de Joël Jouanneau

 

Mauvais fils, mauvais élève, mauvais juif, mauvais mari et mauvais père potentiel, la malédiction identitaire poursuit le narrateur de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas de Imre Kertész – écrivain hongrois, ancien déporté et auteur autobiographe.

Enfant déjà, le narrateur a pressenti l’ordre usurpatoire du monde et de la libre volonté à travers la terreur de l’autorité paternelle et la discipline de l’internat.

Enfant encore lors de l’expérience du camp d’Auschwitz, le narrateur ressent l’horreur de toute existence dans un ordre du monde concentrationnaire.

Le discours – une déploration sur l’enfant à ne pas naître – répond à un échange avec un docteur en philosophie que le narrateur écoute d’une oreille distraite.

Non, il n’aura pas d’enfant, répond l’écrivain au philosophe, une fin symbolique de non-recevoir servie déjà à son ex-épouse.

Il ne veut donner naissance ni à une « fillette aux yeux bruns, le nez couvert de pâles tâches de rousseur », ni à un « garçon têtu avec des yeux joyeux et durs comme des cailloux gris-bleu », mais rompre la ligne de la descendance.

Oui, Auschwitz s’explique bien, à la différence de la judéité du narrateur qui lui reste incompréhensible, tiraillé entre la judéité approximative et urbaine de Budapest où il a vécu et la judéité plus rigoureuse d’une partie de sa famille installée en province.

Se sentant libre d’appartenance et de patrie, il ne saura jamais en quelle qualité il aurait dû mourir, avoue-t-il dans une nouvelle dont le titre Le Rire a été censuré.

Quant à son ex-épouse, « La Belle Juive » et sa lectrice, il la voit qui « franchit un tapis bleu-vert comme si elle marchait sur la mer »… Elle n’a pas connu Auschwitz.

Si le narrateur ne donne pas la vie, il écrit pour qu’on n’oublie pas et pour se creuser « une tombe dans les nuages » et célébrer « la messe noire de l’humanité ».

L’admiratrice n’est pas encore l’ex-épouse, elle voudrait « redresser la tête » dans le dialogue avec son amant car « tous les jours on lui enfonce le visage dans la vase ».

Or, le voyage existentiel de l’ex-époux se fera seul car écrire le bonheur est un non-sens, même si l’ex-déporté revoit, avant de quitter le camp, la transformation du soldat allemand et bourreau en prisonnier de guerre servile face au nouvel ordre.

Un souvenir reste salvateur : le geste de Monsieur l’Instituteur qui, dans le wagon à bestiaux, a donné la bonne part de nourriture qui revenait au garçon malade.

C’était un oui absolu à la survie de l’enfant et un non à sa vie d’adulte calculateur, un geste de liberté intérieure qui met à bas l’ordre de la banalité du Mal – cet ordre qui explique si bien Auschwitz -, un ordre bousculé par l’avènement de l’énigme du Bien.

La vie est « une aspiration plutôt aveugle tandis que l’écriture est une aspiration lucide ».

C’est bien la vie que défend l’art de l’acteur de l’inénarrable Jean-Quentin Châtelain, acteur rond au pantalon large et aux bretelles de baladin, sûr de sa diction à la fois légèrement chantante et profondément clairvoyante, au phrasé heurté, cassé ou bien harmonieux, glissant d’une sensation vive à une argumentation élaborée, sautant d’une image de lumière à une idée plus sombre et retombant toujours sur ses pieds.

Le comédien métamorphose son dire politique en accomplissement poétique.

 

Véronique Hotte

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