Macbeth, une tragédie de William Shakespeare, traduite et dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre

Crédit Photo : Michèle Laurent

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Macbeth, une tragédie de William Shakespeare, comme elle est jouée au Théâtre du Soleil, traduite et dirigée par Ariane Mnouchkine (Éditions Théâtrales)

 

« – Qu’appelez-vous pouvoir ? Un logement dans un palais ?… La curiosité des foules ? … Les hommes qui se courbent ? Les hommes qui se couchent ? La télévision à la botte ? … La fierté familiale ? La visite des ambassadeurs ? …

Un budget grevé ? Une France triste ? Les jeunes sous un ciel vide les pieds dans une poubelle ? Un président qui règne, qui gouverne, qui juge, qui légifère, qui commente lui-même les nouvelles qu’il inspire, monarque souverain d’un pouvoir absolu ? » Ainsi résonnent les questions d’Ici et Maintenant de François Mitterrand.

Autre temps, autres mœurs, qu’on soit à la fin de notre siècle passé ou bien à l’orée déjà avancée du XXI é siècle ou encore au début du XVI é siècle avec Macbeth de Shakespeare, le pouvoir d’un seul dépend obstinément de l’obéissance ou de la résistance de tous les autres, éclairés ou aveuglés encore par quelques-uns.

Rendez-vous est donné à des arrivées gouvernementales sur un tarmac d’aéroport avec traînée de journalistes et équipe de techniciens de l’audiovisuel – perches de micro tendues, cameramen avides d’images, interviews aux questions empressées et convenues, paroles éphémères d’archives recueillies maladroitement.

Un fouillis d’individus, un désordre humain qui tente d’approcher au plus près la représentation du pouvoir, ses salons implicites, ses dorures sous-entendues, à l’intérieur de nos vies mêmes de téléspectateurs rivés à leurs écrans pour un reportage de tranches de vie fausse, un album de photos papier glacé, des résidus d’une existence mensongère où chacun joue son rôle people, sa partition mondaine.

La terre tourne au rythme fébrile des captations audiovisuelles du temps, et quand vrombissent les hélicoptères au-dessus des têtes, le spectateur se voit dans le patrouilleur d’Apocalypse Now (1979), film de Coppola adapté du roman de Joseph Conrad Au cœur des ténèbres, sur les pas d’un capitaine à la recherche d’un officier au parcours exemplaire, devenu un fou sanguinaire lors de la Guerre du Vietnam.

À la fin du spectacle, Macbeth est terré dans un bunker, un tank militaire, un trou, un tunnel, une bouche d’égout, des rappels de fins tragiques du dictateur irakien Saddam Hussein, du Lybien Kadhafi ou du Nazi Hitler, et bien d’autres.

Le temps semble ne rien y faire.

La pièce de Shakespeare se situe à l’époque des batailles entre la Norvège et l’Écosse, Macbeth – cousin du roi Duncan et chef de son armée – étouffe une révolte qui le mène près du trône. Aussi imagine-t-il devenir roi, et sous les conseils et avec l’aide de Lady Macbeth, non seulement il tuera le souverain légitime mais les témoins de ceux qui soupçonnent le crime, puis les fils et les amis de ceux qu’il a tués : «Dans le sang j’ai marché si profond que si je n’avançais plus Revenir en arrière serait aussi pénible que continuer jusqu’au bout. » (III, 5)

Le destin du sanguinaire Macbeth tourne au cauchemar, à la répétition hantée de la même scène initiale, l’obsession effrayante d’avoir tué le roi, un tourment de visions angoissantes que Serge Nicolaï incarne avec force, rage et complexité savante.

Nirupama Nityanandan joue une Lady Macbeth tendue et efficace qui perd peu à peu les rênes de son affaire, tragiquement seule auprès de son époux pris de folie.

Citons l’élégance de Duccio Bellugi-Vannuccini pour Malcolm, Martial Jacques pour Donalbain, la ténacité de Vincent Mangado pour Banquo, Sébastien Mottet-Michel pour Mac Duff et l’amusante Eve Doe-Bruce au comique de commedia dell’arte.

La mise en scène d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil propose les visions fulgurantes de ses convictions citoyennes et de son engagement politique, sa foi en des valeurs humaines, une perception panoramique de l’état violent du monde.

Le public est convié grâce à la griffe esthétique de ce théâtre cinquantenaire, à la représentation d’un spectacle entre vie et rêve, un film irréel 3 D à travers lequel le regard perce avec satisfaction la présence rigoureuse des corps vivants sur la scène, sous la musique de Jean-Jacques Lemêtre.

Une quarantaine de comédiens jouent les personnages et les servants de scène, un peuple de personnel de maisonnée, des officiers et des soldats, des milices, des résistants, une belle foule silencieuse qui investit le plateau dans le silence et la grâce d’un ballet chorégraphié dans les moindres détails, portant les costumes de l’état colonial anglais ou bien les uniformes militaires de nos guerriers d’aujourd’hui.

Les déplacements de ces chœurs silencieux provoquent des mouvements de souffles qui font vibrer et s’envoler les rideaux de soie qui ceignent la scène.

Ces figures ancillaires évoquent le peuple face aux mégalomanies des grands.

De plus, la connotation écossaise est soulignée avec ses tapis de landes et de bruyères, ses perspectives laineuses écrues de troupeaux en pâture, ses collines de verdure, ses forêts, ses brumes, ses brouillards et ses nuées.

On devine La Tamise au bas d’un café que de petits murets de briques entourent.

Les trois sorcières, de fieffées et laides coquines, tiennent leur condition avec panache, coiffées d’une perruque, façon maison de poupée ou habitacle de tortue.

Et puisque nous sommes à La Cartoucherie, l’écurie du château de Macbeth abrite encore deux chevaux – presque vrais – dans leur box respectif, qui ruent à force de sentir l’effroi de leurs maîtres atterrés qui viennent d’accomplir leur acte odieux.

Quant au jardin de la maison du maître Macbeth, il est une perle de représentation, une fresque vivante de toute beauté descendue du cadre de son tableau, une roseraie et ses bouquets de fleurs roses et blanches à foison dont les pétales clairs de cérémonie jonchent le sol, remplacés par une couleur rouge-sang qui s’incruste partout, dans les décorations du mobilier comme dans le fond sinueux des âmes.

Ce rendez-vous de théâtre – inspiration et souffle d’une troupe – honore l’imaginaire.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre du Soleil – Cartoucherie – , mercredi, jeudi, vendredi à 19h30, samedi à 13h30 et à 19h30, dimanche à 13h30. Tél : 01 43 74 24 08

 

 

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