The Valley of Astonishment, une recherché théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

 

Crédit photo : Pascal Victor

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The Valley of Astonishment, une recherche théâtrale de Peter Brook et Marie-Hélène Estienne

 

Après L’Homme qui, une aventure initiale dans les méandres du cerveau, le théâtre de Peter Brook et de Marie-Hélène Estienne conduit le public des Bouffes du Nord vers une destination inconnue en passant par le relief improbable de The Valley of Astonishment, un paysage énigmatique mais lumineux de monts et de vallées, de sons et de couleurs, bordé parfois d’un long mur blanc sur lequel viennent s’adosser des êtres et des lettres, des voyelles et des lumières, une fresque horizontale peinte de débuts de mots ou bien étayée d’images de corps vivants qui pourraient composer le symbolisme d’un ouvrage poétique et scientifique sur la synesthésie.

En compagnie de médecins, de neurologues et de patients versés sur le mystère du cerveau humain – conscience, intelligence et mémoire -, les metteurs en scène invitent le spectateur à se pencher sur le phénomène perceptif dans lequel une sensation objectivement perçue s’accompagne d’une sensation supplémentaire ou de plusieurs dans une région du corps différente de celle qui a été excitée, ou dans un domaine sensoriel différent.

La mémoire et l’oubli, les sons et les couleurs s’amusent indistinctement de ce jeu infini des sensations.

Les langues chantantes vont et viennent, de l’anglais au français ou bien à l’italien.

Le sonnet Voyelles d’Arthur Rimbaud apparaissent forcément à l’esprit : « A noir, E blanc, U vert, O bleu : voyelles…O, suprême Clairon plein des strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges… »

La poésie rimbaldienne, de même que le jeu des correspondances baudelairiennes, accompagne de manière implicite, cette quête dramaturgique d’un étrange voyage imaginaire, un bel espoir singulier nourri de visions et de voyance encore inouïes.

On entend les premiers vers originaux de L’Enfer de La Divine Comédie de Dante : « Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smaritta… Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue… »

L’expérience de théâtre de cette vallée de l’étonnement propose, selon les metteurs en scène, un voyage «dans la vie secrète de personnes qui vivent des expériences si intenses qu’elles les cachent aux autres – mélangeant sons et couleurs, goûts et mots, mémoires et images avec une telle intensité qu’elle passent en un instant de l’enfer au paradis ».

La parole quotidienne exprimée sur le plateau se déroule au fil de la sollicitation théâtrale des patients et de leurs thérapeutes penchés sur ces étranges « phénomènes » humains, des êtres humbles et non spectaculaires même s’ils se destinent paradoxalement à monter sur les planches d’un cirque de monstres.

Tous souffrent également d’un même et pesant sentiment de solitude que contrebalance parfois l’heureux don dont ils sont pourvus.

Les comédiens s’échangent les rôles, de médecins ils deviennent « malades » et inversement, en revêtant prestement un simple veston ou bien une blouse blanche.

La présence des acteurs se suffit à elle-même, comme de coutume chez Brook, à l’intérieur d’une solide conscience de soi, en même temps reconnaissance de ses propres atouts tout en mimant une modestie impérieuse dans l’adresse au public.

Marcello Magni, co-fondateur italien du Théâtre de Complicité avec Simon McBurney, fait tranquillement le magicien sur la scène tandis que l’américain Jared McNeill impose sa tranquille prestance dans la démonstration des cas étudiés.

Il interprète aussi l’un des patients qui associe les sons aux couleurs, un artiste peintre acrobate qui tient son rouleau-pinceau comme une canne de hockey, dessinant sur le sol les figures arrondies d’un ballet gestuel à la magie somptueuse.

L’Anglaise d’adoption Kathryn Hunter mène également la danse à côté de ses comparses, une stature frêle et fragile qui fait preuve d’un calme royal imperturbable.

Elle évoque sa douleur de ne plus pouvoir évacuer l’engorgement des données dont elle se souvient et dont elle est porteuse irréversiblement. Ce sont les nombres trop nombreux qu’elle voudrait pouvoir oublier et qui ne font qu’embarrasser le grenier personnel de ses souvenirs intimes choisis.

À cette aventure d’une scénographie dépouillée, répond la musique intense et mystérieuse de Rapahël Chambouvet et de Toshi Tsuchitori, maître des percussions traditionnelles japonaises.

Un moment rare de théâtre dont la moindre seconde résonne de poésie et de vérité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre des Bouffes du Nord, du 29 avril au 31 mai. Tél : 01 46 07 34 50

 

 

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