Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Crédit Photo : Brigitte Enguérand

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Le Misanthrope de Molière, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

 

 

Dans la mise en scène printanière de Clément Hervieu-Léger, le jeune premier mûri Loïc Corbery interprète « l’homme aux rubans verts », le rôle titre du Misanthrope. On a déjà vu le comédien sociétaire fréquenter Molière au Français, avec le rôle titre de Dom Juan dans la mise en scène de Jean-Pierre Vincent, et avec celui de Dorante dans La Critique de l’École des femmes par Hervieu-Léger…

La silhouette scénique est certes plus juvénile que ne l’était celle de l’auteur Molière, interprète et miroir un peu autobiographique de L’Atrabilaire amoureux à la création en 1666, avec sa jeune femme Armande dans le rôle de Célimène.

À la mort de l’homme de théâtre, le jeune et séduisant Baron, amant d’Armande, reprend le rôle d’Alceste qu’il avait peut-être répété avec Molière.

Ainsi, la dramaturgie qu’on croyait bousculée pour la distribution harmonieuse des rôles retombe sur ses pieds grâce au regard subtil du metteur en scène qui propose un tableau dans lequel des jeunes gens de bonne société ont plaisir à converser et à se divertir dans des jeux, de la musique et des repas conviviaux.

Parmi eux, l’un – plus tourmenté que les autres – fuit le monde tout en prenant plaisir dans l’échange des idées avec son ami, mais il ne peut se départir de son amour pour une sémillante veuve, Célimène, jouée avec un bel éclat par Georgia Scalliet.

L’intrigue se passe dans le hall d’entrée de la maison de Célimène, une villégiature citadine aux grandes fenêtres closes qui seront ouvertes puis refermées, selon les temps divers de la représentation. Un piano et l’égrènement musical d’un leitmotiv mélancolique, un lustre admirable, des meubles recouverts de housses, des peintures un peu flétries, un escalier montant à l’étage, un autre qui descend pour sortir, une galerie aux ouvertures transparentes et un escalier caché encore par une porte close.

Cette scénographie attachante signée Éric Ruf recèle des airs poétiques pré-tchékhoviens, à l’image sombre et inquiète du protagoniste masculin.

Si Alceste fuit les hommes encore, c’est qu’il a le sentiment d’avoir été trahi par l’un d’eux, un ami qui entame un procès contre lui avant même de lancer une cabale.

Hervieu-Léger voit en ce détail d’importance une allusion à un sentiment autobiographique de trahison subi par Molière à partir du moment où l’auteur Racine, son alter ego, lui préfère l’Hôtel de Bourgogne pour la mise en scène de ses œuvres. Aussi Philinte qui accompagne sur scène Alceste est-il l’ami véritable, contredit et réprimandé par l’ombrageux personnage dans son raisonnement d’honnête homme à la Montaigne : « La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l’on soit sage avec sobriété. » Que l’on haïsse un seul homme ne doit pas entraîner la haine de tous les autres ; de même, si l’on se targue tant de fuir l’apparence mensongère et l’hypocrisie des convenances sociales, on ne peut en même temps poursuivre de ses feux une coquette qui joue à merveille des mondanités, des moqueries et des médisances de flatteurs entre eux. Alceste rétorque : « Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour ; Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour. »

Alceste est fort d’une supériorité affective et morale dont il ne se défend pas, il vit la quête de la vérité comme une lutte harassante, une guerre austère où il travaille à ne jamais mentir, à ne jamais faiblir dans la rigueur des exigences qu’il s’est données. Ce qui fait forcément sourire l’ami qui voit le malheureux vivre un chemin de croix.

Le bonheur ne peut être donné qu’à ce prix de la dureté, d’où le départ final dans le désert…

Loïc Corbery, consumé par la flamme intérieure de ses chimères, porte sur le visage et à travers les gestes quotidiens la ferveur des aventures intellectuelles, les contradictions de la passion et de la mesure, questionnant, doutant, méditant, coupant les autres et se repliant. Insaisissable, il fuit l’autre autant qu’il le recherche.

Le couple d’amants incarne avec justesse et précision les jeux spontanés du cœur et du désir, de manière sensuelle, se déchirant ou bien s’étreignant, s’embrassant ou bien s’éloignant, accordant librement le corps à son désir. Du Marivaux avant l’heure.

Saluons la prestation subtile de Florence Viala dans le rôle de l’intrigante Arsinoé.

Voix sucrée et enjôleuse, Adeline d’Hermy est Éliante, le pendant féminin de Philinte.

Quant aux rôles des prétentieux prétendants, Oronte, Acaste et Clitandre, ils sont incarnés par le brio de Serge Bagdassarian, Louis Arène et Benjamin Lavernhe.

 

Véronique Hotte

 

Salle Richelieu de la Comédie Française, du 12 avril au 17 juillet 2014.

 

 

 

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