La Vipère (The Little Foxes) de Lilian Hellman, mise en scène de Thomas Ostermeier

Crédit Photo : Myra14

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La Vipère (The Little Foxes) de Lilian Hellman, mise en scène de Thomas Ostermeier

 

La dramaturge américaine Lilian Hellman écrit la pièce The Little Foxes en 1939, adaptée à l’écran sous le titre La Vipère par William Wyler en 1941 et jouée par Bette Davis. Le beau personnage féminin pervers et inquiétant a fasciné nombre de comédiennes, dont Simone Signoret à Paris, et plus tard en 1981, Elizabeth Taylor.

Comme son compagnon Dashiell Hammett, la dramaturge paiera cher ses sympathies pour la gauche qui l’inscrivent sur la liste noire de la commission McCarthy dans les années 1950, la bannissant des studios hollywoodiens et des scènes new-yorkaises. Elle évoque ses engagements dans trois volumes autobiographiques dont l’un inspire le film Julia (1977) de Fred Zinnemann dans lequel Jane Fonda interprète le rôle de l’auteure.

Aujourd’hui, c’est au tour du metteur en scène allemand Thomas Ostermeier d’être inspiré par cette œuvre à laquelle il apporte tout son talent, portant somptueusement à la scène La Vipère (The Little Foxes) avec dans le rôle-titre de Regina, Nina Hoss, l’héroïne au cinéma de Barbara (2012), film de Christian Petzold.

L’univers de la pièce n’est plus celui d’une richissime plantation de coton, mais le miroir des milieux d’affaires et de la finance en Allemagne contemporaine profonde, une adaptation imaginée par Ostermeier et son dramaturge Florian Borchmeyer.

Or, l’Allemagne n’est guère évoquée, si ce n’est l’aristocratie d’où est issue Birdie (Ursina Lardi), la femme d’Oscar (David Ruland), époux intéressé qui a fait main basse sur les terres familiales de l’héritière. À côté de la fille de la maison et de la serveuse, Birdie est la seule figure authentique dans ce milieu de rapaces masculins ; elle verse dans l’alcoolisme pour se consoler d’une existence sans âme et sans art.

La scénographie de Jan Pappelbaum touche à la perfection : elle installe l’intrigue dans un appartement grand standing et tendance dont seuls peuvent bénéficier les magiciens de haut vol des mouvements de la finance internationale, les grands prédateurs d’aujourd’hui. L’intérieur huppé – façon papier glacé de catalogue déco – révèle des parvenus au faîte de leurs biens accumulés selon des chemins rapides.

Vaste salle à manger irréprochable en fond de plateau, que des panneaux coulissants font apparaître ou bien disparaître ; un salon, sur le devant de scène, avec un mobilier de cuir auquel est accolée une petite table avec verres de cristal et bouteilles de derrière les fagots. En guise de signature architecturale, un escalier tournant s’élève jusqu’aux cintres dans les hauteurs d’un appartement plus intime.

À ce monde correspond le personnel de maison en la personne de Addie (Jenny König), petite robe noire, tablier blanc et chignon de rigueur, discrétion assurée.

Le repas chez Regina, la sœur d’Oscar dont il a été question, réunit donc celui-ci et son frère Ben (Mark Waschke), le boss des affaires qui mène l’équipée de la fratrie, équipée sauvage mais lisse en apparence à laquelle se rajoute Leo (Moritz Gottwald), le fils d’Oscar et de Birdie qui se moque des arrangements de son mari, de son beau-frère et de son fils.

Est présente aussi Alexandra (Iris Becher), la fille de Regina et de Horace (Thomas Bading) absent – il viendra plus tard – car il est soigné pour une maladie de cœur.

Au milieu des convives, Marshall (Andreas Schröders), un séduisant investisseur propose aux trois frères et sœur une affaire juteuse à ne pas manquer.

Mais il faudrait à Regina l’aval de son mari pour sa participation financière à ces manigances hasardeuses dont les bénéfices lui permettraient de vivre une vie libre à New York. Or, le convalescent et subtil Horace ne voit pas le projet de cet œil-là…

À force de calculs et de prévisions, Regina parviendra à ses fins alors que tout laissait présager le contraire.

La mise en scène effilée et coupante à l’extrême invite le spectateur à pénétrer dans l’espace trois dimensions d’un film noir, entre jeux subtils de lumières et tournette sur le plateau d’où l’on voit passer de face, de profil, en gros plan ou bien en pied et en groupe tous les personnages de ce drame funeste.

Nina Hoss, figure hitchkockienne d’époque, talons hauts et robe grand chic, chignon blond parfait, est une beauté froide, apparemment calme mais brûlant ardemment d’un feu intérieur étouffé. Dans ce monde, nulle place n’est faite à la vérité des sentiments : les intentions personnelles, les stratégies sourdes et les réactions affectives restent celées chez celui qui les porte. Tout est calcul, anticipation et préparation, rien d’autre ne compte et chacun le sait qui adhère à cette école, sauf la fille qui partira et la pianiste Birdie qui égrène sans faillir ses notes clairvoyantes.
Un théâtre si intense que la tension dramatique atteint un bel acmé, vif et pénétrant.

 

 

Véronique Hotte

 

Théâtre Les Gémeaux à Sceaux. Du 27 mars au 6 avril, du mardi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67

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