Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard, mise en scène de Julia Vidit

Crédit Photo : Anne Gayan

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Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhardt, mise en scène de Julia Vidit

 

En pleine tournée régionale, le comédien d’État Bruscon – un tyran domestique avec femme, fils et fille – échoue sur la scène de la salle de bal du Cerf Noir de la petite commune de Utzbach, accueilli par l’effervescence de l’hôtelier, l’hôtelière et leur fille qui s’apprêtent à tuer le cochon et à faire les saucisses de la semaine.

Plein d’arrogance, de suffisance et de mépris haineux pour cet Utzbach de deux cent quatre-vingts habitants, «de vieilles gens qui n’entendent ni ne voient», l’acteur ne cesse d’entreprendre l’hôtelier, entre admonestations et injures, pour que lui soit servi du bouillon à l’omelette et que soit informé sans délai le capitaine des pompiers d’une exigence d’importance : le noir absolu, à la fin de sa comédie, La Roue de l’Histoire, une pièce sur l’humanité avec César, Napoléon et Churchill.

Ressassement, répétition, obsession, folie, imprécations et désespoir, Bruscon dans Le Faiseur de théâtre (1984) est un personnage typique de l’œuvre de Thomas Bernhard qui entretient une relation de fascination-répulsion pour le théâtre et ceux qui le font. La figure masculine est un portrait d’acteur en cabotin, nostalgique d’un théâtre perdu, à la fois aimé et haï : l’acteur a joué Faust à Berlin et Méphisto à Zürich. « Le monde est féroce, dit-il à sa fille, et n’épargne personne pas un être rien tout est conduit au naufrage par lui. » Sa famille constitue une entreprise théâtrale ; femme, fils et fille sont les créatures de ce pouvoir magistral et tyrannique qui joue de sa théâtralité à outrance pour réduire ses proches à de simples serviteurs qui portent la malle des masques. Le fils est ignoré, la fille et la femme qui tousse sont davantage sollicitées par l’artiste qui peut les renier toutes deux aussitôt après.

Sentiment mystique, impression de mélancolie, de solitude et d’aliénation, Bruscon est interprété par François Clavier, portant un chapeau à larges bords, vêtu d’un manteau qui lui tombe aux chevilles et une canne à la main – les didascalies de l’auteur mènent à une vision napoléonienne agrandie dans la mise en scène de Julia Vidit. L’acteur semble sorti du pessimisme romantique d’un tableau de Caspar David Friedrich. Or, François Clavier est un comédien bourré de talent que le spectateur voit régulièrement sur les planches mais la folie du personnage bernhardien ne lui sied guère ; une attitude zen naturelle l’empêche de basculer dans la déraison.

Quant à la mise en scène, elle semble approximative en mélangeant les genres de façon inappropriée. Ainsi, les hôteliers semblent sortis de la tribu des mimes et clowns de la famille Semyaniki du formidable théâtre russe Licedei, des pantins fantasques et des marionnettes vivantes, grossies, burlesques et farcesques qui se dandinent sur le plateau comme sur  un terrain de jeu ou une piste de cirque.

Pris au pied de la lettre de l’univers bernhardien et traités au premier degré par la metteure en scène, les hôteliers semblent appartenir à un autre spectacle et du coup, provoquent un contre-sens pour ce qui est du discours de Bruscon destiné au ridicule. De même, la dimension symbolique de l’œuvre se perd, au profit d’un drame petit-bourgeois quand le tyran use et abuse de son pouvoir domestique, réduisant sa fille à une souillon, un souffre-douleurs, une victime de maltraitance parentale.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de L’Athénée à Paris, du 21 mars au 12 avril 2014, mardi 19h, mercredi, jeudi, vendredi, samedi 20h, matinée exceptionnelle dimanche 6 avril à 16h.

Tél : 01 53 05 19 19 Texte publié aux Éditions de L’Arche

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