Le Faiseur d’Honoré de Balzac, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

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Le Faiseur d’Honoré de Balzac, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

 

Un faiseur est un filou qui achète des marchandises sans jamais les payer, un escroc de haut « vol » – au propre et au figuré-, qui intrigue dans des affaires peu honorables dont il tire un maximum de bénéfices. Le Faiseur (1848) que met en scène Emmanuel Demarcy-Mota date de la fin de carrière de Balzac, grand romancier devant l’Éternel mais moins connu en tant que dramaturge ; il meurt en 1850, un an avant la création de la pièce.

Peut-être l’auteur de La Comédie humaine s’est-il inspiré de la comédie de Lesage, Turcaret ou Le Financier (1709), le protagoniste du Faiseur se nommant Mercadet aux sonorités proches de Turcaret. Toujours est-il que Balzac fait du « héros » du titre éponyme de sa pièce un franc capitaliste, un spécimen de la finance clairement identifiable par nos temps qui courent.

Un seigneur moderne, un aventurier de la cotation, un artiste de la Bourse, un saltimbanque de la virtualité, un spéculateur qui tire tout de rien, un jongleur de valeurs et un acrobate sur le fil des truquages et des mensonges.

Serge Maggiani est ce vendeur de rêves, un alchimiste princier de la Dette, loupant une marche dans le vide puis se rattrapant au dernier moment pour remonter la pente. Manipulateur de la langue, il est l’inventeur de formules qui font mouche, un magicien du verbe à relancer le désir pour le plaisir.

Ainsi, le capital ne cesse de circuler dans des tuyaux plus ou moins fluides depuis les spéculateurs jusqu’aux naïfs que l’on berne, tous âpres au gain, manipulateurs et manipulés. Entre délits d’initiés et emprunts pourris, entre paniques financières organisées et baisse des actions achetées puis revendues à la hausse, l’intrigue révèle les dérives financières de la Monarchie de Juillet, peignant à l’avance la société du Second Empire, un affairisme d’État en pleine expansion.

La famille du Faiseur par Emmanuel Demarcy-Mota est presque traditionnelle : le père boursicoteur est impulsif, créatif, inventif et bâtisseur potentiel ; la mère, jolie et bourgeoise jusqu’au bout des ongles (lumineuse Valérie Dashwood), – «une femme est une enseigne pour un spéculateur» – fuit dans un alcoolisme mondain ; la fille (Sandra Faure) peu gâtée par la nature a trouvé un amoureux honnête à sa convenance (Jauris Casanova) mais son mariage sera une affaire et un marchandage. Quant au valet, la femme de chambre et la cuisinière, des répliques des maîtres, ils savent leur sort lié à celui du spéculateur. Pascal Vuillemot, Gaëlle Guillou et Céline Carrère sont de fieffés coquins pleins de verve, d’allant et de rage d’en découdre socialement.

L’intrigue développe du Molière à tous les étages – Dom Juan, Tartuffe et L’Avare -, Sganarelle réclamant ses gages, l’épouse jouant la comédie pour les besoins d’un mari un peu fou et enfin, la reconnaissance et la noblesse pour un jeune homme qu’on croyait sans le sou.

La politique est mise sur la sellette dans cet espace scénographique déstructuré, avec soubassements et cachettes, un parquet de lattes de bois dont les espaces s’élèvent ou descendent, selon les créanciers qui vous poursuivent, et selon l’éternelle baisse ou montée improbable des valeurs en cours. Le jeu des étiquettes politiques est mis à nu à travers un imposteur, La Brive (Philippe Demarle), qui aimerait épouser la fille de la maison : « Je serai socialiste. Le mot me plaît. À toutes les époques…, il y  a des adjectifs qui sont les passe-partout des ambitions ! Avant 1789, on se disait économiste ; en 1805, on était libéral. Le parti de demain s’appelle social, peut-être parce qu’il est insocial : car en France, il faut toujours prendre l’envers du mot pour en trouver la vraie signification.»

La représentation est une découverte scénique pleine de vitalité, forte d’une direction pétillante d’acteurs qui perdent joyeusement l’équilibre sur un sol d’instabilité intime et collective. Le pari d’un jeu récréatif est acquis, réunissant en fin d’acte les comédiens chantant à l’unisson Money de Pink Floyd. Avec des rappels de mémoire, des souvenirs de mises en scène passées –Pirandello, Ionesco-, des tableaux de groupes conviviaux à la façon des chœurs antiques, de vrais morceaux d’humanité.

 

Véronique Hotte

 

Théâtre de la Ville-Abbesses, Paris. Du 18 mars au 12 avril 2014. Tél : 01 42 74 22 77

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Une réflexion sur “Le Faiseur d’Honoré de Balzac, mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota

  1. Merci pour cet article, où je retrouve ce qui m’avait tant fait plu dans l’excellente mise en scène du Faiseur par de Demarcy-Motta — pour une pièce qui, à la lecture, m’avait paru assez fade (en regard du talent de Balzac comme romancier), malgré une actualité du propos saisissante. Or je reconnais qu’on comprend mieux l’intérêt du texte, grâce l’éclairage que vous apportez sur les sources de Balzac, notamment Lesage. Ce qui m’a personnellement frappée, en allant voir la pièce, c’est la manière dont le metteur en scène a su tirer parti d’un texte que je trouvais, à tort, peu fait pour la scène : rythme soutenu, vivacité du dialogue, coups de théâtre dont l’accumulation n’est plus une lourdeur, mais un ressort dramatique efficace, bref, un vrai moment de théâtre; à ce sujet, j’ai particulièrement apprécié votre lecture du décor, avec ce plancher à l’image du cours de la bourse, instable, glissant, comme un basculement toujours possible pour les acteurs, et le spectateur, du drame au comique.

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