L’Île des esclaves, comédie en un acte de Marivaux, mise en scène de Benjamin Jungers

Crédit photo : Cosimo Mirco Magliocca

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L’Île des esclaves de Marivaux, mise en scène de Benjamin Jungers

 

Si L’Ile des esclaves (1725), comédie de Marivaux en un acte et en prose, paraît réduite, elle s’avère d’autant plus vive et incisive, ce qu’a compris avec bonheur la mise en scène précise, nette et serrée de Benjamin Jungers.

Onze scènes dont huit sont de pur divertissement grâce aux lazzi d’Arlequin – Jérémy Lopez est plus vrai que nature dans les plaisanteries burlesques issues de la commedia dell’arte – paroles, actions, jeux de mots, grimaces et gestes grotesques.

La comédie est un petit bijou d’invention pré-hégélienne, la vision politique et morale du caractère dialectique de la relation entre le maître et l’esclave.

Rescapés d’un naufrage, Iphicrate (Stéphane Varupenne, bel incertain gracieux) et Euphrosine (Catherine Sauval, inquiète et mélancolique), accompagnés de leurs esclaves Arlequin et Cléanthis, échouent sur une île non loin d’Athènes qui impose des rapports de condition inversés.

Trivelin (Nâzim Boudjenah, avec un malin plaisir à bousculer les a priori), le gouverneur de cette République nouvelle, exige des survivants qu’ils échangent leur nom et leur état afin de les mener mieux à une prise de conscience personnelle.

Marivaux analyse avant l’heure de l’Histoire et de sa Révolution la solidarité forcée du maître et de son valet.

Pour Arlequin, si l’exercice de la force des puissants s’appelle justice, cette force n’existe que grâce à leurs inférieurs. Le serviteur donne des ordres à son ancien maître et Cléanthis imite avec un rare plaisir la dignité et le mépris de sa maîtresse.

La  qualité des gens de qualité n’est que pure apparence et s’imite facilement.

Or, échanger les rôles ne mènerait à rien, si ce n’est à un même rapport de force, inamovible bien que brutalement inversé. Marivaux va plus loin dans la réflexion.

Arlequin comme Cléanthis accèdent non seulement à une prise de conscience sociale mais encore morale. En passant par le désir d’amour, non pas pour le partenaire de même condition qui serait passé au rang des puissants, mais pour le représentant déchu de la classe « ennemie » : Arlequin en pince pour Euphrosine tandis que Cléanthis soupire pour Iphicrate !

Mais ce sont finalement la générosité de cœur, les sentiments existentiels favorables et l’humanité des échanges qui se révèlent les seules qualités aptes à donner une bonne leçon à des maîtres trop longtemps frivoles, indifférents et fermés au partage.

Arlequin est en avance sur Cléanthis dans l’esprit de charité : la jeune femme (superbe et douleur d’orgueil de Jennifer Decker) ne reconnaît qu’avec réticence qu’elle ne peut aimer le maître, alors que son compère en servitude a su tôt renoncer aux appâts de l’aristocrate : « Mettez-vous à genoux pour être encore meilleure qu’elle », dit-il à la soubrette qui se soumet face à sa maîtresse. L’humilité et le repentir sont la supériorité que les esclaves revendiquent sur leurs anciens maîtres.

La scénographie pure de Lisa Navarro, linges, draps et voiles de navire couleur blanc cassé qui traînent çà et là négligemment sur le sol dévasté, que soulignent encore les jolis costumes de lin et de grain rude de Bernadette Villard, illuminent la scène de leur clarté signifiante sur le petit plateau de parquet de bois et son banc : les homme ne sont authentiquement que ce qu’ils sont, et rien ne sert de simuler.

Le quartet joue sa partition au soupir près, il révèle de belles âmes, du grand théâtre.

Véronique Hotte

Du 6 mars au 13 avril 2014 au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Tél : 01 44 58 99 58

 

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