Liliom de Ferenc Molnar, mise en scène de Galin Stoev

Crédit Photo : Elisabeth Carecchio

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Liliom de Ferenc Molnar, traduction du hongrois Kristina Rady, Alexis Moati, Stratis Vouyoucas, mise en scène de Galin Stoev

 

« Tout un chacun a déjà vu au moins une fois dans sa vie une baraque de tir dans le bois en bordure de la ville… », écrit le dramaturge hongrois Ferenc Molnar à propos de Liliom, l’inspiration initiale d’une image fondatrice de sa pièce.

Dans la baraque de tir, les personnages sont représentés de façon comique, le chasseur, le tambour au gros ventre, le mangeur de Kneidel, le cavalier…, soit le travail artisanal de barbouilleurs misérables d’un jour. À partir de cette même manière naïve et espiègle de regarder la vie, l’auteur a voulu écrire Liliom, « avec le mode de pensée d’un pauvre gars qui travaille sur un manège dans le bois à la périphérie de la ville, avec son imagination primitive. »

Ce qui importe est le lieu d’où part l’action, un refuge collectif et populaire comme la foire au début des années 1900, lourd d’un niveau culturel et social basique, un espace forain qu’on pourrait comparer à un centre commercial anonyme, censé distraire ses clients en errance mais qui ne fait qu’ajouter à leur impuissance et à leur déroute.

Les êtres en question sont fragilisés par des conditions de vie extrêmement précaires et fréquentent sans illusions ces « réserves » socio-économiques du capitalisme. Ils n’ont pour recours que trouver en eux la profondeur d’un élan vital.

Tel est Liliom, le bonimenteur séduisant dont tombe amoureuse Julie, et telle est Julie, à la fois sensible et maladroite. Tels sont encore leurs amis et leurs proches, si ce n’est le compère nuisible et plus radical du bonimenteur, enclin à frauder et à tuer pour voler.

La délinquance frôle ainsi des personnages de grande jeunesse qui pourraient être beaux et honnêtes mais ne sont que pitoyables. La violence fait bon ménage avec l’amour quand Liliom, incapable de formuler ses sentiments, d’admettre et de s’avouer la force de sa passion pour Julie, n’hésite pas à lever le bras sur elle, comme un maître sur son esclave.

L’émotion est intense mais elle aliène l’être quand celui-ci est incapable de la porter avec lucidité et un recul distant.

Ce sont pour le metteur en scène Galin Stoev, le modèles même des anti-héros marginalisés de nos sociétés contemporaines, incapables d’accomplir avec dignité leur destinée par manque de moyens et de revenus suffisants, réduits à la survie.

Et ces anti-héros de notre temps – ils parlent une langue argotique et familière qui fait sourire – foulent la scène décomplexée de Galin Stoev, jeunes filles et jeunes gens déguisés en héros de foire ou de cirque, gandins de séries télé, jeunes femmes délurées portant masques et fourrures d’animaux, couronnes colorées de plumes de chefs Indiens sortis d’albums d’enfants, chapeaux de cow-boys, un rappel des intermittents en souffrance d’Eurodisney.

À ce tableau vivant et désordonné de plateau de tournage télé, s’ajoutent des cascades de peluches et de jouets cheap.

Un monde de toc, de bric et de broc, d’amusements artificiels obligés qui ne compensent pas le sentiment de faillite intérieure.

Notons la prestation de Marie-Christine Orry en tenancière de manège tragi-comique, irrésistible dans son accoutrement de starlette prolongée et sa gouaille fiévreuse, sa ténacité à vouloir s’en sortir à tout prix.

Soulignons aussi les présences judicieuses et sucrées des deux amies domestiques, petit personnel de maison en vadrouille, mais libres et clairvoyantes quant à leur propre désir :  Marie-Ève Perron et Anna Cervinka, sans oublier Céline Ohrel, la fille de Liliom et de Julie.

Nous n’avons pas évoqué non plus le fantastique de cette pièce en forme de conte initiatique : Liliom revient sur terre après sa mort, à l’anniversaire des seize ans de sa fille, une décision de justice céleste qui témoignerait du repentir définitif du pécheur.

Incapable encore d’expliquer ses projets personnels et de s’exprimer sincèrement, démuni mais père tyrannique encore, le père gifle sa fille, malgré lui.

Christophe Grégoire dans le rôle éponyme de la pièce est un Liliom crédible, émouvant et sensible, balançant entre violence et tendresse, un héros d’aujourd’hui. Nous sommes tous un peu Liliom.

Véronique Hotte

Du 6 mars au 4 avril 2014 au Théâtre de la Colline. Tél : 01 44 62 52 52 

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