Love and Money de Dennis Kelly, traduction de l’anglais de Philippe Le Moine avec la collaboration de Francis Aïqui (L’Arche Éditeur), mise en scène de Blandine Savetier

Crédit Photo : Franck Beloncle

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Love and Money de Dennis Kelly, traduction de l’anglais de Philippe Le Moine (L’Arche Éditeur), mise en scène de Blandine Savetier

L’écriture de l’auteur britannique, Dennis Kelly, relève du « no politically correct », fidèle au mouvement politique et esthétique « in-yer-face » ou « en pleine gueule » des années 1990, avec pour égérie l’extrémisme de Sarah Kane.

La création en 2006 de Love and Money évoque étrangement, de façon prémonitoire, la course à l’argent qui brûle et consume les hommes en leur faisant perdre la raison. À la mi-temps de la représentation, la pièce propose une illustration de cette réalité socio-économique précise à travers des personnages virtuels – veste, cravate et chemise blanche, le côté glamour des traders, nos demi-dieux d’aujourd’hui. Ces êtres anonymes  informent d’un monde en phase de « cynisme terminal ». Prophétie ou anticipation, ces pantins déshumanisés décrivent le mécanisme qui mènera à la crise des « subprimes », touchant le secteur des prêts hypothécaires à risque aux Etats-Unis en 2007 et déclenchant la crise financière jusqu’en 2011.

Les effets de la récession qui touche la planète entière résonnent encore et pour longtemps, semblerait-il.

Ainsi, Love and Money dénonce brutalement la réalité sociale de notre Occident qui, au mépris de l’éthique, des sentiments et du droit, manifeste sans aucun scrupule non pas love and money, mais bien the love of money, l’amour de l’argent, le côté réversible de l’amour du pouvoir. Révolte, écœurement, chacun murmure : «  J’ai peur d’être un pauvre – et j’aime l’argent … c’est l’argent seul… je l’ai assez entendu dire… qui ouvre les portes de la vie … au seuil de laquelle les déshérités végètent ; c’est l’argent seul qui donne la liberté », tel l’aveu du Voleur de l’anarchiste Georges Darien.

La pièce de Kelly interroge le choix ou pas de « rester sur la touche ». Si agir, c’est lutter pour la vie, acquérir de l’argent implique une activité conflictuelle, gagner, perdre, acheter, vendre, prêter, donner, voler, gérer, dépenser, dilapider. Il faut réussir selon les lois compétitives de la concurrence et de la performance, être à soi seul une entreprise de désir qui génère toujours – sexuellement certes, mais plus généralement encore – davantage de jouissance. Le simple plaisir de vivre ne suffit plus.

Love and Money est l’histoire, à rebours et en sept scènes, de la déroute d’un jeune couple, Jess et David, écartelé au milieu des contradictions d’une époque funeste. L’homme est un enseignant à la recherche de gains pour effacer l’ardoise des dettes de sa femme, elle-même partagée entre quête de sens et consommation compulsive.

« Tu vas souffrir pour gagner de l’argent », dit Val, une ex-amie du jeune homme qui a remplacé sa foi en Dieu par sa foi « dans le fric », en manageant une société de télécom. Dans un registre plus bas, le peu recommandable Duncan propose à une jeune fille, Derbie, de gagner facilement de l’argent en se prostituant sur Internet.

Tout est possible, dès qu’on fait le deuil de sa propre morale et vision du monde.

La mise en scène de Blandine Savetier épouse avec justesse le rythme heurté, sec et sans concession d’un état d’esprit issu de la violence crue des temps. À la manière de l’écriture de Kelly, la scène qui ne fait jamais l’expérience de l’apaisement ni de la chute de tension, est confrontée aux soubresauts d’un univers urbain sonore avec coups humains feutrés, mains ensanglantées dans un décor glacial d’open space avec ordinateurs, relais de fibre optique et communications par mails. Des vitrines d’exposition mobiles obéissent, d’une scène à l’autre, à l’urgence d’une parole dénonciatrice :  vivacité physique et chorégraphiée des comédiens, vérité saillante de leurs émotions jusqu’à l’indifférence et le réflexe absurde du repli nationaliste et de la xénophobie. Contre la vanité des esprits asservis à l’argent, les acteurs sont engagés pleinement sur le plateau; ils donnent un coup de balai rageur aux atermoiements faciles. Ils jouent enfin avec brio la fausse gloire et le goût de soi des chefs d’entreprise, les faux héros modernes, pour mieux les neutraliser.

Alors seulement, on pourra parler d’amour.

Les vrais héros, ce sont eux, Guillaume Laloux, Gilles Ostrowsky, Laurent Papot, Julie Pilod et Irina Solano.

Véronique Hotte

Théâtre National de Strasbourg, du 15 au 26 janvier 2014.

Besançon CDN Franche-Comté, du 4 au 7 février. Théâtre d’Arras, les 11 et 12 février. Auchel, en collaboration avec la Comédie de Béthune, le 14 février. Tours, CDR, du 18 au 20 février. Maison de la Culture de Bourges, du 14 au 17 avril.

Théâtre du Rond-Point 75008 Paris, du 6 mars au 6 avril 2014. Tél : 01 44 95 98 21

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