Le Regard du nageur de Christèle Tual, mise en scène de Ludovic Lagarde et Lionel Spycher (texte publié à la Comédie de Reims)

Crédit photo : Pascal Gély

 LE REGARD DU NAGEUR

Le Regard du nageur de Christèle Tual, mise en scène de Ludovic Lagarde et Lionel Spycher

 

La métaphore sportive du nageur amateur ou professionnel – lunettes, maillot et bonnet de bain de piscine – est filée avec une patience contrôlée tout au long de ce Regard du nageur, premier texte de théâtre de la comédienne Christèle Tual qu’elle interprète sur le plateau dans la mise en scène de Ludovic Lagarde, directeur du CDN de la Comédie de Reims, et de Lionel Spycher.

Au milieu de cris d’enfants à la fois lointains et sonorisés, caractéristiques de cet espace de jeu et d’éducation, l’atmosphère  assourdie relève de couleurs aquatiques artificielles bien frappées : le bleu turquoise d’un lagon de photo d’agence de voyages.

La femme qui fait ses aveux, le temps d’une confidence sinueuse et réfléchie, sait aussi être ironique : « Rejoignons le groupe d’invaincus aux allures sportives, bronzées et décontractées, symbole de liberté et d’espoir pour toute une génération à venir. » L’amoureuse de son passé évoque encore dans un futur indéterminé les groupes de touristes avec sac à dos intégré, « le visage lissé par l’absence du souvenir, de ce qui a été, un jour, dans un monde meilleur. »

La nageuse sait désormais ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. Elle a fabriqué dans cette aire publique son propre espace protégé où elle déclame, selon un rythme précis, une partition de mots et de gestes presque chorégraphiés.

Près des vestiaires protégés par un  rideau, trône un banc turquoise lumineux sur lequel la comédienne longiligne dans son maillot de bain de compétition, s’assied, se repose et s’étend avec élégance.

Dans ce sas étriqué qui sépare les douches de la piscine collective, la  comédienne a les pieds dans l’eau et s’en amuse. Elle quitte régulièrement les lieux pour disparaître et se saisir d’accessoires inattendus, bouées de plastique qui s’accumulent et orchestrent un embarras comique.

Parfois, elle ouvre une porte qui pourrait être celle d’un appartement et s’adresse directement au spectateur.

L’origine de cette écriture intime est née de l’événement douloureux d’une rupture sentimentale. Si l’amour déploie puissance et dynamisme, son rapport à la mort se révèle d’autant plus sensible. Le « je » qui s’exprime pénètre dans les tréfonds de l’âme et du corps, confondant les organes internes et l’espace du dehors.

La souffrance est comparable à une aiguille intérieure qui déchargerait son venin et ferait un mal extrême : « Chaque millimètre est écorché ! La forêt intérieure est incendiée, ravagée par un feu invisible, et qui ne veut jamais s’éteindre. »

Cette parole évoque la perte d’identité qui anéantit, de façon paradoxalement inhumaine, toute victime de la passion sentimentale.

L’amour fait vivre et souffrir en même temps, provoquant des maux insondables : « Je ne te tuerai pas, j’attendrai seulement patiemment que tu te souviennes de ce que c’est que la vie que tu m’as froidement retirée ».

Si l’autre qui a déclenché la rupture a tout oublié, celle qui aime encore n’a absolument rien effacé : « Je sais tout de la moindre parcelle de notre bonheur, de notre douleur, de l’union que chaque jour, à chaque seconde, nous construisions ensemble. »

Ces aveux confidentiels mènent à  la force ultime de choisir son camp, la survie, tout en aimant encore l’autre malgré lui et par-dessus lui, dans une mise à distance bienfaisante du traumatisme.

L’écriture transcende l’indépassable pour aller mieux de l’avant. Une leçon d’existence et de courage au-delà de la mort qui bat en retraite.

Véronique Hotte

Comédie de Reims CDN, du 14 au 24 janvier 2014. Théâtre Ouvert, Cité Véron 75018 Paris. Du 12 au 24 mai 2014. Tél : 01 42 55 55 50

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