Sonate d’automne de Ingmar Bergman, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger

Crédit photo : Pascal Gély

REPETITIONS DE SONATE D AUTOMNE

Sonate d’automne de Ingmar Bergman, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, adaptation et texte français de Marie Deshaires

 

La Sonate d’automne de Chopin (Prélude pour piano, opus 28 n°2) donne le titre éponyme de la pièce de Ingmar Bergman, mythique réalisateur suédois de cinéma et de théâtre du XX é siècle. Le piano est le leitmotiv d’une mise en scène dont le rythme repose sur une partition sentimentale précise, la présence – en accord ou le plus souvent, en désaccord – des battements de cœur d’une mère et de sa fille, pianistes toutes deux mais couple féminin dépareillé.

La première, Charlotte, est une instrumentiste virtuose, rayonnante et extravertie, qui vit aux États-Unis, veuve pour la seconde fois. Elle rend visite à sa fille Eva, sombre et introvertie, journaliste et épouse du pasteur Victor. La fille confie dans ses écrits : « Il faut apprendre à vivre, je m’y exerce tous les jours. Mon plus grand obstacle : je ne sais pas qui je suis, alors je tâtonne comme une aveugle… »

La mère a négligé le presbytère filial depuis sept ans. Sa seconde fille, handicapée, que la sœur aînée prend en charge, devrait participer à ces retrouvailles familiales.

Cependant, l’événement semble agacer la mère plus qu’elle ne la rassure. La voyageuse confesse, au cours de cette mise à l’épreuve, ressentir le sentiment étrange de ne pas exister, ayant souffert elle-même de l’indifférence et de la froideur de ses parents, transmis malgré elle comme naturellement, à ses propres filles : « Seule la musique m’a donné la possibilité d’extérioriser mes sentiments. » Or, l’amour maternel et l’amour filial relèvent d’un seul sentiment fusionnel que recherchent en vain les autres attachements du cœur. Pourquoi ce gâchis ?

Une mère vis-à-vis de son enfant est extrêmement aimante, ou bien n’est pas une bonne mère. Toutefois, l’image chrétienne de la Mater dolorosa ne sied pas aux mères contemporaines, qui se refusent à « souffrir » pour leurs enfants, selon un prétendu don de soi instinctif. En charge non seulement d’une affection et d’une tendresse innées, elles doivent assumer encore l’éducation de leurs enfants dans le déni et la non-reconnaissance sociales que réglementent traditionnellement les hommes. Or, la maternité et le dévouement aux enfants n’accomplissent pas à eux seuls le destin d’une femme en tant qu’être libre et de désir.

Et l’amour maternel se donne encore sans que rien ne soit exigé en retour…

L’enfant qui rejette sa mère incarne le Mal, ce qu’est éloignée de faire Eva à l’égard de Charlotte, mais un amour-haine à vie ne cesse de blesser la fille qui aurait voulu voir exprimer et éprouver davantage la tendresse de sa mère tant admirée.

Toutes les deux sont à la fois bourreaux et victimes, même si la fille qui était l’enfant de jadis, démunie et fragile donc, devait être entendue et soutenue par l’adulte.

Le scénario et la mise en scène du film de Bergman Sonate d’automne (1977) mettaient aux prises deux grandes comédiennes bergmaniennes, Ingrid Bergman et Liv Ullmann. Aujourd’hui, la mise en scène de Marie-Louise Bischofberger retrace le cheminement intérieur fait d’ombres et de souvenirs de ces deux êtres complexes et paradoxalement lumineux. Les deux grandes actrices, Françoise Fabian et Rachida Brakni, sont accompagnées avec délicatesse et toute la force mystérieuse dont il est capable, Eric Caruso en mari spectateur d’un drame intime. Il avoue au public, parlant de sa femme : « Je voudrais lui dire, rien qu’une fois, qu’elle est aimée sans réserve. Mais pour qu’elle me croie, il faudrait que je trouve les mots justes. »

L’intérieur du couple, un presbytère isolé près d’une église dans la campagne, est admirablement suggéré par le décor de Bernard Michel, souligné par les lumières de Bertrand Couderc. Un mur brut dessine le fond de scène qu’humanise une petite table dressée pour le dîner, nappe blanche et joli chandelier. Le piano fait aussi bureau, et à cour, un lit-canapé pour la chambre d’hôte. Des voilages en guise de séparation protègent les refuges intérieurs : la fille se rend sur la tombe de son propre enfant.

Un spectacle d’une grande beauté, tendu à l’extrême sur le fil coupant des sentiments vrais à saisir avant qu’ils n’échappent, l’absolu de l’amour en question.

Véronique Hotte

Au Théâtre de l’ŒUVRE 75009 Paris, du mardi au samedi 21h, matinées samedi 18h et dimanche 16h. Tél : 01 44 53 88 88

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