Liquidation, d’après le roman d’Imre Kertész, mise en scène de Julie Brochen

Crédit photo : Franck Beloncle

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Liquidation, d’après le roman d’Imre Kertész, traduction du hongrois de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, mise en scène de Julie Brochen

 

Prix Nobel de littérature en 2002, date à laquelle il se fixe à Berlin avant de revenir en 2013 à Budapest pour raisons de santé, l’écrivain d’origine hongroise, Imre Kertész, se définit d’abord comme juif européen. L’expérience du camp de concentration à quinze ans – Auschwitz, Buchenwald et le camp de travail de Zeitz – l’éprouve intérieurement à vie. Libéré en 1945, il revient en Hongrie où sa famille a été exterminée.

Son premier roman sur une « formation à l’envers », Etre sans destin, paraît en 1975, il n’est publié en France qu’en1998 (Actes-Sud). Le public de théâtre se souvient de Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, créé par Joël Jouanneau, avec Jean-Quentin Châtelain. D’autres ouvrages paraissent, Un autre : chronique d’une métamorphose, le Refus, Le Chercheur de traces, Liquidation, l’Holocauste comme culture, Journal de galère, Sauvegarde, l’Ultime auberge …, des titres révélateurs d’un indicible et irréversible mal-être existentiel.

Ainsi, Liquidation (2004) que met en scène Julie Brochen, directrice du Théâtre National de Strasbourg et son École supérieure d’art dramatique – depuis 2008 et jusqu’en 2014 -, est un titre éloquent.

Comment se débarrasser d’un passé trop lourd qui entrave les jours de la vie ? Comment apurer le compte des douleurs qu’a pu proposer l’aventure humaine ?

Parfois, la fatalité du destin se retourne contre soi avec le suicide, une mort choisie.

Liquidation propose le cheminement d’un éditeur, Kerusü – nom qui signifie « amer » en hongrois  peut-être le double de Kertész -, à travers les méandres d’une recherche personnelle autant que professionnelle. Il s’agit de mettre la main sur le manuscrit introuvable de son ami écrivain B., qui a mis fin à ses jours.

Ce manuscrit énigmatique, clé de voûte d’une œuvre essentielle destinée à la publication, devient une question de survie pour celui qui se dit éditeur par erreur : « Je raconte ma carrière, ma déchéance totale, celle du monde entier, pas le monde littéraire mais celui des guerres et des dictatures… »

Adaptée pour la scène, la création est à l’origine un roman composé de théâtre, de récit, de lettres. L’histoire dramaturgique est articulée sur cette entreprise de recherche obstinée de l’éditeur qui recueille les témoignages de ceux qui ont été en contact avec le disparu, dont deux femmes, Sara (Marie Desgranges), une amie dans l’édition, et Judit (Fanny Mentré), son ex-épouse. Des êtres de sensibilité et de cœur avec lesquels échanger.

À l’intérieur même de l’œuvre, une mise en abyme, une pièce laissée par l’écrivain, intitulée Liquidation encore, met en scène l’éditeur et tous ceux qu’il interroge. Théâtre dans le théâtre, répétition et variation, Liquidation ne se liquide pas aussi facilement, le spectacle se décline de toutes parts, à la façon d’un kaléidoscope.

La scénographie de Julie Brochen et Lorenzo Albani donne à voir un espace vide inhumain, submergé par les bruits de voiture d’un périphérique proche, un souterrain hanté par des figures de clochards ou autres exclus, dont pourrait faire partie le directeur de la maison d’édition en liquidation. Des travées de bois s’accumulent pour esquisser des bibliothèques de vieux manuscrits, à moins que ne se dessinent dans les mémoires et sur le plateau, les lits superposés des prisonniers des camps. Sur le bord de scène, un lit seul où repose B. (Fred Cacheux), vivant et puis mort.

L’éditeur plein d’étrangeté, interprété par Pascal Bongard, doute et se pose la question de son existence, celle d’un homme de seconde main, qui se nourrissait jusqu’alors des paroles de son ami écrivain, vivant ainsi de la vie d’un plus fort que lui. Or, l’éditeur croit en l’écriture : « Le monde se compose de tessons qui s’éparpillent, c’est un obscur chaos incohérent que seule l’écriture peut maintenir… elle est la toile d’araignée invisible qui relie nos vies.»

La toile faisait tenir debout l’écrivain B., né à Auschwitz, et Sara à la famille décimée.

À la manière de Celan salué par Kertész, l’homme de lettres reste à la fois lucide face à « la grande misère du monde » et au « grand miracle de la vie », la survie grâce à l’amour. La passion reste la valeur, quand bien même « sur cette terre, le destin de l’homme se résume à détruire toute tendresse, toute beauté, tout ce qui est plus faible et plus fragile que lui ».

L’éditeur défend l’écriture, Judit le sentiment.

Quand bien même un monde de bourreaux se serait spécialisé dans l’art du meurtre, physique ou mental, il reste l’absolue beauté de l’art – les lettres – et aussi l’amour, un sentiment qui ne se solde pas. Apuré déjà.

Un spectacle fascinant sur les raisons de vivre.

Véronique Hotte

 

Jusqu’au 19 décembre 2013 au Théâtre national de Strasbourg. Tél : 03 88 24 88 24

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