Yerma de Federico Garcia Lorca, mise en scène de Daniel San Pedro

Crédit Photo : Brigitte Enguérand

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Yerma, d’après Federico Garcia Lorca, mise en scène de Daniel San Pedro, collaboration artistique de Clément Hervieu-Léger

 

Fondateur de La Barraca, troupe de théâtre ambulant, le poète et metteur en scène Federico Garcia Lorca, s’engage à « éduquer » les populations madrilènes rurales qu’il a quittées précédemment pour un voyage américain, réparateur d’un mal-être existentiel et du pressentiment d’oppressions politiques à venir.

Il désire exalter la noblesse que porte en elle toute foule, ainsi l’amour, la beauté, la pitié, le désir de s’élever. Au programme, les classiques espagnols mais aussi ses propres créations scéniques,  Noces de sang (1933), Yerma (1934) et La Maison de Bernarda Alba (1936). Entre tradition littéraire espagnole, vision poétique rurale – façon Claudel -, la tragédie Yerma met au jour le supplice d’une femme stérile, soumise au code familial du terroir, rigidement fidèle quand bien même le « mal » viendrait du mari.

Yerma est cette figure immobile, une jeune paysanne épouse d’un éleveur de moutons, qui aimerait mettre au monde un enfant. Or, dit-elle, « je vois le blé germer, les sources couler sans cesse, les brebis mettre bas des centaines d’agneaux, et les chiennes… Je crois voir toute la montagne debout me montrer ses naissances, ses tendres petits somnolents, tandis que, moi, je sens deux coups de marteau ici au lieu de la bouche de mon enfant. »

La vie contre la mort, la fécondité contre la sécheresse. Et entre les deux, pour que la fatalité irréductible ne soit pas souveraine, règne sur les terroirs des traditions ancestrales, la persistance active des cérémonies païennes, des mystères moyenâgeux et des miracles populaires.

La mise en scène de Daniel San Pedro est sensible à cette réalité énigmatique que la scénographie de Karine Serres et les lumières de Bertrand Couderc mettent savamment en valeur.

À vue, un écrin rustique de panneaux d’un beau bois de lattes avec des portes coulissantes pour ouvrir ou bien clore la bergerie, des ballots de laine à peine tondue encombrant l’espace artisanal de travail. L’abri sacralisé peut aussi se faire crèche ou encore scène de théâtre dans le théâtre au cours du rituel païen de sorcellerie. Un refuge absolument clos et secret après duquel pourtant s’épanchent les jeunes voisines paysannes de la protagoniste, langues de vipères ou amies attentionnées.

 

Une fois grands-ouverts les panneaux coulissants, l’architecture donne vie au film vidéo de Nikolas Chasser-Skilbeck qui laisse filer sur l’écran, à intervalles réguliers durant les trois actes et les deux tableaux de la pièce, des paysages ruraux vibrant sous le vent et les couleurs des quatre saisons – ciel bleu, nuages et herbes frémissantes.

Le seul héros actif de la tragédie est en effet le temps « qui traverse et consume une figure centrale immobile dont il exacerbe jusqu’au crime la frustration maternelle ». Audrey Bonnet, brune jeune femme longiligne aux cheveux longs, incarne au plus près cette longue plainte féminine qui sourd de l’intime. Grande tragédienne décidée, ample et méditant dans le silence.

Les autres actrices recèlent une même envergure stylistique, Hélène Alexandridis en Dolorès, femme un peu magicienne, porte la force d’une vie intérieure intense. Claire Wauthion, vieille femme sage du peuple, incarne avec brio la volonté de vivre et de s’amuser.

Dans un même esprit, évoluent les jeunes filles Aymeline Alix, Yaël Elhadad, Juliette Léger. Le metteur en scène Daniel San Pedro incarne le mari indifférent, et Stéphane Facco, Victor – l’ami de cœur et peut-être plus.

Le chœur final du chant des lavandières est joliment réussi, venant du tréfonds de l’ombre pour atteindre la lumière, éclairé comme le serait un tableau paysan à la Georges de La Tour.

Un poème tragique lumineux inscrit en filigrane dans la mémoire de chacun.

 

Véronique Hotte

 

Du 12 au 24 novembre 2013 au TOP Théâtre de l’Ouest Parisien de Boulogne Billancourt. Tél : 01 46 03 60 44

 

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