Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation, mise en scène et scénographie de Julien Gosselin

Crédit photo : Simon Gosselin

 

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Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, adaptation, mise en scène et scénographie de Julien Gosselin

 

« Notre malheur n’atteint son plus haut point que lorsque a été envisagée, suffisamment proche, la possibilité pratique du bonheur. »

La question philosophique du bien-être existentiel, forcément inaccessible et chère à la problématique houellebecquienne, pose la question de l’identification contemporaine de l’homme en tant qu’animal supérieur : « cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe, qui portait en elle tant d’aspirations nobles. Cette espèce torturée, contradictoire, individualiste et querelleuse, d’un égoïsme illimité… mais qui ne cessera pourtant de croire à la bonté et à l’amour. »

Certes, entre volonté de pouvoir et domination, nos relations relèveraient plutôt de l’indifférence collective et de l’échec intime, d’autant que la mythique « libération » sexuelle, devenue un nouvel asservissement, en accentue encore le désordre. L’amour ne trouve guère de place dans l’engouement pour les jeux du désir, la satisfaction sexuelle et le plaisir bruts.

Vivre pleinement ou ressentir profondément ?

Désenchantement, souffrance et faillite des sentiments, la mélancolie est au menu.

Or, sourions. L’heure n’est pas si grave, si on relit le roman inventif et facétieux de Houellebecq et si l’on est amateur de théâtre, notamment celui d’un metteur en scène particulièrement joueur et bon enfant, Julien Gosselin, capteur judicieux de l’esprit de Houellebecq et vrai visionnaire d’une scène vivante au cœur qui bat.

La représentation donne à voir en réduction une mini-histoire de l’humanité, après la Seconde Guerre mondiale.

En même temps, le triste constat existentiel contemporain fait partie d’une Histoire humaine révolue, une énonciation ludique que prend en charge l’auteur lui-même, interprété plus vrai que nature et micro en main par Denis Eyriey. À travers l’enjeu biologique des Particules élémentaires, l’être nouveau – une réplique édulcorée de l’originel bourré de vanité et qui souffrait trop sa passion – est installé dans un univers paradoxalement éloigné de toute humanité, comme « de l’entrelacement des douleurs et des jours qui l’a faite ».

Défaits de toute exigence morale, physique ou bien sexuelle, ces nouveaux hommes vivent éternellement en 2076 dans un règne nouveau de proximité immédiate avec la lumière où le corps demeure dans un halo de joie sans éprouver ni rêve ni espoir. L’univers mental ancien de la séparation et de la mort est passé, l’ère matérialiste est une vieille histoire humaine. Enfin, « nous avons le droit de vivre notre vie. »

Entre-temps, il faut bien nous raconter cette histoire, nous qui n’avons pas encore atteint cet idéal humain, même s’il est exsangue de toute humanité.

Retours en arrière, flashes-back, depuis les années 1998 jusqu’aux années 1960/70, le temps sautille, renâcle, fait des bonds, s’étire ou bien s’arrête.

L’écran vidéo informe le public des années concernées et des thèmes répertoriés. Les acteurs se présentent face au public, debout et dans une forme olympique sur le gazon vert du plateau de scène, un court de tennis que cernent des gradins surmontés de divers salons –plateau tv, radio, musique ou repos.

Ces studios dans le studio – coulisses, ou bien théâtre dans le théâtre – sont dévolus aux comédiens éparpillés, à deux ou à trois, qui investissent discrètement ces loges improvisées en première ligne.

Cette scénographie satisfait au plus près le plaisir des yeux et de l’écoute du public qui passe d’un personnage à l’autre, selon les méandres d’un récit épique.

 

Évocation des années 68 de subversion avec leur cortège de « libérations » hétéroclites. Dans le désordre, Beatnicks, Hippies, le magazine Salut les Copains, les Cercles satanistes, la Californie, les sectes, les actionnistes viennois, les jouissances d’une cruauté permissive, le soleil et le Sud de la France, Peace and Love, les affirmations libertaires et oppressives de l’individu-roi, le règne de la force, la destruction progressive des valeurs morales, un catalogue bon vivant – façon Casanova – de la fin du vingtième siècle s’égrène sans fin en provoquant le sourire. Le spectateur éprouve une véritable tension face à ce qui le concerne, ces tranches d’existence, des éclats de vision existentielle tenus à distance par l’ironie et la dérision.

La scène de ces Particules élémentaires est incontestablement joyeuse, libre et musicale mais aussi émouvante et douloureusement silencieuse.

Retenons une scène plutôt comique, celle du Lieu – centre de vacances ou espace alternatif, association sectaire etc…- mis en place par d’anciens soixante-huitards qui n’ont à la bouche que les mots de respect, d’autogestion, de démocratie directe, de communauté nouvelle, de pacte républicain et qui proposent ateliers et options : créativité et relation, psychodrame, aquarelles, écriture douce…

L’animatrice est une adjudante sans nom, tyrannique et vociférant, qui prétend libérer l’individu de son potentiel créatif, le faisant aller au bout de ses jouissances diverses qui travaillent à l’ouverture au monde…

Un parcours moqueur de combattant embrigadé qui provoque le rire.

Nous ne raconterons pas l’histoire savoureuse des deux frères différents et malheureux, et de leurs belles et touchantes dulcinées…

Il faut les voir tous, en petite tenue, nus et forts d’une pudeur naturelle.

Le chœur des acteurs est plein de verve et d’allant, jouant dans la maîtrise de soi des postures extrêmes, à la Houellebecq. Guillaume Bachelé en affreux pervers, adepte de la cruauté, est un compositeur musical et guitariste éclairé. Alexandre Lecroc en obsédé sexuel et adepte de poésie baudelairienne fait un clown inénarrable. Les femmes assument avec noblesse leur rôle écartelé entre soumission et libération, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier, Noémie Gantier…

Un vol aérien au-dessus de la Mer d’Irlande, entre ciel, eau et lumière, où se loge la vérité de la Nature, clôt la majesté d’une saga générationnelle pleine de ratés amers.

 

Véronique Hotte

 

Les  20 et 21 novembre 2013 au Théâtre de Vanves.

Automne 2014 aux Ateliers Berthier à l’Odéon – Théâtre de l’Europe.

 

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