Phèdre de Sénèque, traduction de Florence Dupont, mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Crédit photo : Bellamy

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Phèdre, de Sénèque, mise en scène d’Elisabeth Chailloux

 

Elisabeth Chailloux a eu une audace de bon aloi en créant Phèdre, pièce romaine de Sénèque qui inspira la pièce classique de Racine, davantage connue des publics contemporains. La légende, elle-même inspirée d’Euripide, est identique : Phèdre est une marâtre amoureuse du fils de son mari qui, repoussée par lui, retourne l’accusation de viol sur le jeune homme.

Pour sauver l’honneur, la meilleure défense de la belle-mère, c’est l’attaque : on ne domestique pas la virilité sauvage du rustique Hyppolite. Niant Vénus, cet être solitaire refuse les femmes ; il ne tombera pas de la chasteté dans l’inceste.

Florence Dupont assume la traduction nouvelle de l’œuvre destinée à une écoute moderne. La dramaturgie originelle ramassée est percutante : la parole est distribuée sur la scène entre six présences, Thésée, la Nourrice, Hippolyte, le Chœur, le Messager et Phèdre. La langue précise et efficace apparaît comme profondément poétique, à l’image de la sauvagerie singulière du chasseur Hippolyte.

D’ailleurs, son père Thésée, considéré comme mort, est inconstant et imprudent : ami et amant du jeune Pirithoüs, fils de Zeus, il est parti avec lui pour enlever Perséphone, la femme du dieu des Enfers. Prisonniers, ils sont ramenés sur terre par Héraclès…

Entretemps, avant le retour de ce disparu, se joue la tragédie de Phèdre: « Oser lui dire, il faut oser », c’est de cet enjeu risqué dont s’entretient la fille de Minos avec la Nourrice. Or, avouer son amour à Hippolyte revient à le transformer en complice incestueux.

Mais l’aveu amoureux libéré par Phèdre n’est pas consenti par le destinataire : «Hippolyte successivement veut tuer Phèdre, faire taire cette bouche obscène, puis il s’enfuit à l’autre bout de la terre pour ne pas l’entendre ». 

Nul dialogue n’est possible entre le jeune homme et l’épouse de son père.

Le premier vit aux côtés de hordes bestiales de chiens, de molosses, de dogues et de fauves en tout genre. Le feu bouillonne dans le for intérieur de cette jeune pousse, enfant perdu dans un amour furieux des forêts et enclin à la sauvagerie des bois. Ce qu’il préfère ? Fouler la rive d’un ruisseau sinueux, écouter le chant des cascades et des oiseaux, goûter à la saveur fruitée des framboises…

La civilisation ne l’atteint pas, ni la foule des villes. La seule loi de la Nature l’appelle : « Là-bas dans les montagnes vivent les Purs Libres de la rage de posséder Libres de la rage de gouverner…Ils n’obéissent ni aux caprices du tyran Ni à la tyrannie de leurs ambitions… »

La scénographie et la lumière d’Yves Collet installent la tragédie à l’intérieur de fresques rougeoyantes romaines – ou pompéiennes -, jouant des jeux d’ombres, des mirages fuyants de bêtes en cavale, monstrueuses et menaçantes. Au loin, le catafalque d’un tombeau funéraire où gît Phèdre, couverte d’un long voile blanc, et à l’avant du plateau, un sol gris et poussiéreux de graviers rugueux.

La mise en scène est tenue dans une belle tension, grâce à des acteurs savamment dirigés, entièrement dévolus à leur rôle tragique. Ils se lèvent et tendent les bras vers le Ciel afin d’implorer la pitié et la compassion, ou bien s’agenouillent humblement sur la terre, écrasés par leur destin. Ils portent le souffle de cette prose poétique antique avec désir et foi. Saluons Thomas Durand qui est un Hippolyte baroque, la vivacité de  Marie-Sohna Condé pour la Nourrice, la fougue juvénile de Sara Llorca pour le Chœur et la sobriété d’Adrien Michaux pour le Messager. N’oublions pas Marie Payen qui incarne une Phèdre presque céleste, à la façon d’une Pietà du Bernin.

Véronique Hotte

 

Du 4 novembre au 1er décembre 2013. Théâtre des Quartiers d’Ivry. Tél : 01 43 90 11 11

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