Patrice Chéreau … Nous prendrons tous le train car nous t’aimons….

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Il est douloureux –comment ne pas se rappeler précisément de La Douleur de Duras avec Dominique Blanc – d’admettre la disparition effective d’un ami de cœur, du vertige et du vide que provoque sa perte. Un sentiment de deuil. Un metteur en scène de génie – avec pleine connaissance de ce que ce mot veut dire -, une sensibilité artistique encline au partage de valeurs universelles.

La recherche généreuse de l’humanité, à travers la posture de l’écoute de l’autre – cet autre soi-même qui souffre existentiellement, à partir du moment où il est au monde.

D’emblée, le personnage scénique est un être politique, social, économique, moral ; et au plus près de l’acteur, il est aussi un être de chair. Une réalité où intervient la griffe de Chéreau, un regard subversif porté sur un théâtre trop conventionnel qu’il va falloir bousculer. Le verbe poétique du dramaturge et le corps de l’acteur sont infiniment proches – gestes et paroles mêlés car les uns ne vont pas sans les autres.

Je me souviens, jeune, de La Dispute de Marivaux en 1976, en reprise à La Porte Saint-Martin, avec ce couple de jouvenceaux à peine vêtus de linge blanc, les cheveux épars, jouant dans l’énergie et la rage de leur désir de vivre et d’aimer, et pataugeant comme par inadvertance dans une flaque d’eau stagnante.

Je me souviens aussi de Loin d’Hagondange de Jean-Paul Wenzel, en reprise dans ces années-là.

Je me souviens de Combat de nègre et de chien de Bernard-Marie Koltès à Nanterre en 1983, un pylone de béton armé au milieu du plateau comme une bretelle d’autoroute dans un brouillard nocturne sous des éclairages de chantiers, une vieille caravane abandonnée pour la femme – Myriam Boyer -, les voix rauques des petits blancs incertains – Michel Piccoli et Philippe Léotard – et dans la nuit, les travailleurs noirs et leurs cris qui viennent réclamer le corps mort d’un des leurs. Un dialogue lancé entre générations et conditions sociales autres, contre les oppressions et toutes les formes d’exclusion, une posture propice à l’apaisement du sentiment de solitude, à travers une urgence à vivre et à comprendre, plaisir et souffrance confondus.

La tension intellectuelle est nécessairement liée à la présence du corps et du désir qui en émane ou bien qu’il provoque, la reconnaissance absolue d’une présence au monde.

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Je me souviens des Paravents de Genet, comme une Algérie bruyante, colorée et odorante sur la scène envahie des Amandiers et dans la salle même, avec Maria Casarès et les autres, Hammou Graïa, Jean-Paul Roussillon, Didier Sandre …

Je me souviens des ballets de rêve sombre, ces danses verbales et gestuelles de harcèlement moral et sexuel, que furent les représentations de Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Laurent Mallet et Isaac de Bankolé en 1987 à Nanterre, avec Laurent Mallet et Patrice Chéreau en 1990 à Nanterre encore, et encore avec Pascal Greggory et Patrice Chéreau à la Manufacture des Oeillets d’Ivry en 1995.

Le tournis poétique et chorégraphié d’une même œuvre scénique dont on ne peut se lasser.

Je me souviens de Hamlet de Shakespeare avec Gérard Desarthe en 1988 à La Cour d’Honneur du Palais des Papes.

Je me souviens de Phèdre de Racine en 2000 avec Dominique Blanc et Éric Ruf.

Je me souviens de Rêve d’automne de Jon Fosse en 2010 avec Valeria Bruni-Tedeschi et Pascal Greggory au Théâtre de la Ville.

Je me souviens d’I am the Wind de Jon Fosse, en anglais, au Théâtre de la Ville en 2011.

Aujourd’hui, à la Comédie des Champs-Élysées, sous la houlette de Danielle Mathieu-Bouillon, Présidente de l’Association de la Régie Théâtrale, Bertrand Delanoë, Maire de Paris, remettait le Prix du Brigadier 2012/2013 à Didier Sandre et un Brigadier d’Honneur à Jean Piat et Roland Bertin. Tous ont évoqué la disparition de Patrice Chéreau et plus particulièrement Didier Sandre et Roland Bertin qui remercièrent, les larmes aux yeux, leurs maîtres, Jorge Lavelli et Patrice Chéreau…

Ceux qui m’aiment prendront le temps (1998) : nous serons tous là, faut-il le dire.

Véronique Hotte

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