Pauvre Fou ! d’après L’Ingénieux Hidalgo de La Manche de Miguel de Cervantès

Photo : François Jaulin

 Pauvre Fou

Pauvre Fou ! , adapté de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès, mise en scène de Chantal Morel

 

Le spectacle Pauvre fou ! est une adaptation de L’Ingénieux Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantès pour 5 comédiens et 10 habitants du quartier de la Villeneuve à Grenoble.

 

Inscrite dans son temps, Chantal Morel décide en 2012 de travailler à la Villeneuve, un quartier sensible et mis à mal par le discours de Nicolas Sarkozy.

Suite à des rencontres dans le quartier, la metteuse en scène et les comédiens de la compagnie mènent des ateliers qui conduisent à monter un spectacle professionnel avec les participants : Pauvre Fou !

 

« Je suis fou et fou je dois être » : Quichotte se vit comme le double incarné des héros de romans de chevalerie.

Il s’est affublé de vêtements d’emprunt, d’un nom d’emprunt.

En devenant Don Quijote de la Mancha, il rompt avec la biographie de Don Quixano, petit gentilhomme de province de cinquante ans, égoïste et solitaire.

Il choisit de mourir au monde et de renaître sous la forme du « défaiseur de torts », avec à ses côtés, sa maigre monture Rossinante, et Dulcinée inventée en son cœur.

Conscient de l’inanité de la vie, le Chevalier à la Triste Figure initie à une autre existence, spirituelle et héroïque. Don Quichotte, qui vit dans le monde des romans de chevalerie, n’admet comme partenaires que des êtres masqués déguisés, faux chevaliers, fausses princesses, faux écuyers. La réalité et la fiction se confondent.

Don Quichotte convoque l’imaginaire dans le réel : il abolit le temps en mimant le code de vie des chevaliers, mais en même temps il nie la dualité de la réalité et de sa représentation dans la fiction et dans l’art.

Il ne sait qu’ « être » dans l’instant présent, selon ses valeurs et sa morale.

Mythe vivant, il se sert de Sancho Pança pour les basses œuvres du réel.

Mais qui est le double de qui ? Quichotte est aussi bien le tentateur de Sancho que la victime d’un Sancho qui le détourne de son but. L’affection qui les lie fait de la dualité première une unité profonde, celle du sensible et de l’intelligible.

Par son absence de prise sur le monde, Quichotte est un héros de la duplicité moderne : il échoue dans la tentative d’unir l’idéal à la réalité. Il incarne la représentation d’un homme en deux par la réunion de deux personnages qui ne se ressemblent pas et sont complémentaires.

Chantal Morel aborde le roman de Cervantès comme un conte moyenâgeux dont les résonances sont fortement contemporaines. Aussi est-ce l’histoire d’un vieil homme qui se bat pour qu’existe autre chose qu’une banale et fatale réalité.

Son écuyer apprend à voir au-delà des apparences – et au-delà de son rêve d’être à la tête d’un gouvernement – pour mieux juger le monde.

L’aventure donne vie à une errance à deux, ponctuée de rencontres sur le chemin – un noble château à moins que ce ne soit un vulgaire tripot, un combat avec des géants à moins que ce ne soient des moulins à vent, une rangée d’hommes dont on a injustement usurpé la liberté à moins que ce ne soient des prisonniers de droit commun, jusqu’à la caverne de Montesinos où tombe volontairement Don Quichotte.

Les chemins intérieurs et les enchantements successifs du frottement du rêve et de la réalité mènent forcément au théâtre – à la vérité du théâtre dans le théâtre – quand le duc organise un spectacle pour sa cour aux dépens de nos deux amis ridiculisés.  Sancho Pança en sort grandi et le duc amoindri par sa sottise.

On n’est pas fou quand on se bat pour la beauté et la justice, et on n’est pas seul non plus.

Les comédiens Louis Beyler en Quichotte et Roland Depauw en Sancho Panza sont dans leur justesse scénique, merveilleux d’invention et d’humanité. Il est pourtant difficile de voir représenter sur la scène l’étrangeté d’un mythe vivant. La majesté et la maladresse naturelles de Louis Beyler, son humilité profonde comme sa grandiloquence baroque, verbale et gestuelle, font mouche, et le vrai Quichotte semble se tenir devant le public, sorti des nimbes du temps et de la renommée.

Quant à Roland Depauw pour Sancho Panza, il est aussi talentueux que son maître sur le plateau : tonique, comique et grave, tour à tour poltron et plein de panache quand il rend la justice, il reste en verve du début jusqu’à la fin des épreuves.

La composition musicale de Patrick Najean ajoute à l’éveil de l’enchantement scénique.

Quant à la scénographie, les lumières et les costumes de Sylvain Lubac, cet appareillage singulier et vintage nous embarque sur les vaisseaux de fortune de nos rêves d’aventures, entre pirates et chercheurs d’or.

Cottes de maille en lambeaux, pantalons de fortune, vêtements usagés de récup’, cet accoutrement de Quichotte est profondément humain et touche juste.

Des cordages, des voilures, des mâts de bateau, des parquets de bois tendre avec au-dessus un étage branlant et grinçant pour l’accomplissement des cheminements ardus de nos deux héros, des souffles de vent, des salves de tirs et des jeux d’ombre.

La peur et l’effroi, comme l’aspiration onirique et compulsive à cet idéal éternel d’un monde meilleur, suscitent une belle émotion.

Un très beau travail de recherche et d’incarnation scéniques, grâce aussi à la présence des amateurs qui investissent le plateau avec conviction.

 

Véronique Hotte

 

Pauvre fou ! photo de FrançoisJaulin.

 

Au théâtre du Soleil, du 19 juin au 17 juillet. Au Festival Hérisson, les 19 et 20 juillet, Au Théâtre Prémol à Grenoble, du 17 au 29 septembre 2013.

 

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