Antigone de Sophocle par Gwenaël Morin

 

Crédit photo : Julie Pagnier

 

Antigone

Antigone, d’après Sophocle, texte français Irène Bonnaud et Malika Hammou, mise en scène de Gwenaël Morin

 

Si le metteur en scène et chef de troupe Gwenaël Morin a quitté les Laboratoires d’Aubervilliers pour prendre la direction du Théâtre du Point du Jour à Lyon depuis janvier 2013, il n’en poursuit pas moins une problématique artistique qui n’appartient qu’à lui, issue de son projet de Théâtre permanent initié aux Laboratoires en 2009.

 

La compagnie est prise tout entière par l’urgence d’explorer le répertoire tout en vrac.  Monter dans un désordre bienfaisant les classiques et les modernes, Tartuffe, Bérénice, Hamlet, Lorenzaccio, Woyzeck, Les Justes… et les tragiques, Philoctète et Antigone de Sophocle, pièce présentée aux Nuits de Fourvière.

 

Rien n’est plus judicieux que de mettre en scène Antigone et sa résistance dans les ruines romaines du sanctuaire de Cybèle, sur les hauteurs du parc antique.

Le théâtre « brut » de Gwenaël Morin peut s’y déployer en toute liberté.

 

Pour l’encadrement de la porte de la cité de Thèbes, un panneau de mur grossier façon bd est dessiné  sur la ligne exacte des vestiges des murs romains.

 

Tandis que le regard plongeant du public, juché sur les hauteurs, est happé par le panorama de la ville de Lyon qui s’étale au loin, la scénographie égrène sur la butte herbeuse et pierreuse du parc romain, les signes identifiables, enjoués et naïfs, de la patte politiquement incorrecte du metteur en scène.

 

Petites poutres de bois de pin frais et banderoles de tissu brandies à la manière des manifs juvéniles, un soleil dessiné en effigie que l’on élève ou bien rabat pour stimuler et revivifier métaphoriquement la vénération due aux dieux.

Une photo agrandie d’amphithéâtre pour rappel de la situation antique.

 

Plus bas, trône une image du cadavre de Polynice, le frère d’Antigone qui n’a pas droit à une sépulture car il a fait appel à des armées étrangères pour s’emparer de la ville. Les deux frères – ce dernier et Étéocle -, fils d’Œdipe et de Jocaste, se sont entretués pour prendre le pouvoir que le roi Créon, leur oncle, occupe dans la cité de Thèbes depuis la disparition paternelle.

 

Le fidèle Étéocle, lui, est vénéré par Créon, et peut être enterré. L’image du corps abandonné est une photo de reporter agrandie en noir et blanc – une victime de guerre -, un cliché renversé tel un miroir et surmonté d’un envol d’oiseaux de proie, un essaim d’ombres noires qui menace la dépouille.

 

Pour restituer encore la véracité du matériau initial de ce théâtre antique en y adjoignant une variation dramaturgique personnelle, les comédiens qui interprètent des femmes sont des hommes alors que les hommes en échange, sont joués par des actrices, mais pas systématiquement non plus.

 

Renaud Béchet, Julian Eggerickx enrôlent les figures féminines et masculines. Nathalie Royer incarne le vieux devin Tirésias. Une mention particulière pour Virginie Colemyn qui « est » Créon avec une belle force virile majestueuse. Le choix est insolite mais pertinent : la gravité de la parole en jeu en ressort d’autant plus clairement, en phase avec l’écoute du public.

 

A ce décor dépouillé correspondent des costumes minimaux : jupes des comédiens femmes-hommes, perruques grotesques et seins dessinés au feutre à même le corps pour rappeler la féminité.

 

Pantalon et sweat noirs, couronne royale en forme de tour pour le tyran Créon ; casque de heaume comique pour le simple soldat : ces  « coiffures », dignes ou triviales, sont en carton et ruban adhésif chatterton.

 

Face aux protagonistes, dans le rôle de la voix de la cité et de l’opinion, veille un chœur d’amateurs recrutés sur place dont le coryphée (Ulysse Pujo) mène la danse avec le tambour fédérateur de Barbara Jung.

 

Ce chœur est chorégraphié avec minutie, de sorte que se révèlent les capacités universelles de pitié et de crainte. Mains et bras tendus pour supplier le tyran ou bien retrait brutal apeuré pour fuir la cruauté royale menaçante, cris de colère face à l’horreur, et formulation de la raison.

 

Que faut-il défendre, les valeurs de la cité ou celles de la religion ? Qui mérite l’amour, la radicalité intégriste d’Antigone ou la « laïcité » d’État de Créon ? Est-il un compromis qui puisse exister ? L’énigme des plus actuelles reste irrésolue, entre les valeurs collectives à défendre et les vérités intérieures à sauvegarder.

 

La force de ce théâtre rustre est restituée à travers le chant douloureux du chœur.

 

 

Véronique Hotte

 

Du 4 au 12 juin 2013 aux Nuits de Fourvière à Lyon. T : 04 72 32 00 00

 

 

 

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