L’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune

KONICA MINOLTA DIGITAL CAMERA

Crédit photo : Romain Juhel

L’Autre Monde ou les États ou Empires de la Lune, de Savinien de Cyrano de Bergerac, mise en scène de Benjamin Lazar

 

Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) – le vrai personnage et non celui fictif de gloire et de panache d’Edmond Rostand – fut un garnement intellectuel hors pair.

Soldat blessé, il est contraint d’abandonner l’habit militaire pour la bohème libertine. Avide d’en savoir davantage sur le monde et enclin à la philosophie, il fréquente les œuvres de Gassendi, de Giordano Bruno et de Machiavel.

Or, l’imagination fantastique et la fantaisie burlesque font aussi partie de son apanage, ce qui est bien utile à sa pensée téméraire et irrespectueuse face aux conventions et à la censure de son temps. Cet esprit encyclopédique est l’un des inventeurs de la prose moderne, façon Swift, Montesquieu ou Voltaire.

L’imaginaire de ce génie singulier des lettres et sa propension au fantastique servent sa critique du monde, à travers des œuvres publiées à titre posthume, Histoire comique des États et Empires de la Lune (1657) et Histoire comique des États et Empires du Soleil (1662). Ces titres circulèrent sous le manteau du vivant de l’auteur ; il faudra attendre 1921 pour qu’elles soient publiées dans leur intégralité.

Précurseur, Savinien Cyrano de Bergerac s’adonne à l’anticipation scientifique. Il aime le symbolisme philosophique à tendance matérialiste sur lequel se penchera Bachelard. La satire burlesque de la société et des institutions politiques fait également son affaire. De tels écrits subversifs sont un témoignage précieux de la troublante littérature libertine du XVII é siècle, comme du courant burlesque.

Pour Benjamin Lazar, ce récit de L’Autre Monde ou les États et Empires de la Lune annonce le roman de science-fiction : entre intuitions et inventions scientifiques – la description de la rotation de la Terre autour du Soleil, les machines volantes, les repas de fumées, les livres « auditifs » – et critique de philosophie politique.

L’ouvrage est aussi un roman amusant d’aventures épiques prodigieuses.

Le narrateur- personnage entreprend de visiter l’astre lunaire sur lequel il « tombe » à la seconde tentative, se faisant aussitôt capturer par ses habitants étranges, des géants à visage humain allant à quatre pattes, communiquant à travers un langage musical ou bien gestuel, ayant pour monnaie la poésie, et qui s’instruisent et se cultivent sans labeur grâce à des livres sonores. Les vieillards honorent la jeunesse.

Mais le visiteur terrien est traité comme une bête de foire. Heureusement, un être déjà venu sur la Terre et ayant habité le Soleil – un démon – l’enlève et le mène à la Cour où on le prend encore pour la bête femelle d’un autre terrien voyageur.

Le promeneur acquiert la langue de ses hôtes et a maille à partir avec le clergé qui le considère comme un hérétique et veut le condamner à mort. Heureusement, la plaidoirie du démon sort notre ami des ennuis, et le voilà considéré en être humain.

Ce citoyen terrestre se nourrit d’êtres morts, dont les végétaux. Et sur un haut comptoir de bois, la tête posée dans ses deux mains ouvertes telles des feuilles de chou épanoui, le comédien figure un beau légume vert champêtre contre toute arrogance urbaine.

Au cours d’une conversation sur la religion, risquée et dangereuse, avec le fils intelligent de son hôte, l’aventurier en vient à renier Dieu et son existence.

Aussitôt, un homme noir – le Diable – s’empare du jeune subversif qui entraîne le narrateur à sa suite. Le voici s’envolant vers l’Enfer au centre de la Terre, en passant par la cheminée. Il survole l’Italie avant de se réveiller dans la campagne toulousaine.

C’est le metteur en scène de théâtre et d’opéra, Benjamin Lazar pour lequel la déclamation et la gestuelle baroques ne sont plus  un secret, qui incarne sur le plateau éclairé par une seule rangée de petites bougies, le narrateur et voyageur.

Et c’est avec l’Ensemble La Rêveuse pour la recherche musicale, que le metteur en scène adapte le roman de Savinien de Bergerac, L’Autre Monde ou les États ou Empires de la Lune. Florence Bolton au dessus et à la basse de viole et Benjamin Perrot au théorbe, à la guitare et au luth baroques jouent des œuvres musicales de Monsieur de Saint-Colombe, John Playford, François Dufaut, Marin Marais…

L’éclairage à la bougie portée par un petit chandelier à main duquel l’acteur ne se sépare que rarement, donne à la scène des rappels d’éclats picturaux qui mettent en relief le portrait de Benjamin Lazar dont le visage maquillé – yeux cernés de noir et bouche rougie- est étrangement  illuminé dans un beau jeu d’ombre et de lumière.

Habillé d’un habit sombre d’époque, le comédien sportif saute, virevolte, tourne, fait des contorsions et des danses en artiste accompli. Il habite le plateau avec grâce, tel un lutin des contes enfantins, visitant un escabeau de bibliothèque dont il s’amuse ou bien une chaise sur laquelle il se juche pour tenter de toucher le Ciel, le bras tendu.

 

Entendre cette langue du Roi de Vieille France dont toutes les consonnes et voyelles sont accentuées est un bonheur de l’ouïe, une fête sonore paradoxalement « inouïe », une redécouverte de la logique grammaticale et du plaisir à bien dire les mots, à ciseler la déclamation. Régulièrement, quelques airs de musique ancienne donnent à ce moment rare de théâtre et d’art, des accents de rêve et d’onirisme, des désirs d’envol poétique.

Le public se laisse aller à sourire ou bien à rire à l’évocation hasardeuse d’une sensualité bien affirmée quand  les jeunes gens du conte en viennent à se chatouiller les cuisses le plus librement qu’il soit, « avec mignotterie et délicatesse ».

Un bonheur scénique : entendre une langue et sa musique, et contempler l’acteur décidé.

Véronique Hotte

 

Du 23 mai au 8 juin 2013 au Théâtre de L’Athénée Louis-Jouvet. T : 01 53 05 19 19

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s