Oblomov de Gontcharov par Volodia Serre

Oblomov, de Gontcharov, mise en scène de Volodia Serre

                  

Oblomov de Gontcharov

crédit photo : Brigitte Enguérand

Enclin à se promener sur les terres de la littérature et du théâtre russes puisqu’il a co-traduit, monté et joué Les Trois Sœurs de Tchekhov (2011) -, le comédien et metteur en scène Volodia Serre crée à la Comédie-Française Oblomov, adapté du roman de Gontcharov paru en 1859, traduit en France en 1969 et revisité récemment par la verve spirituelle d’André Markowicz.

La gloire de ce mythe littéraire tient aussi à la qualité du film de Nikita Mikhalkov Quelques jours de la vie d’Oblomov (1979), une transcription raffinée du roman de Gontcharov, avec dans le rôle-titre Oleg Tabakov au sourire illuminé et mélancolique.

Sur la scène du Vieux-Colombier, Guillaume Gallienne reprend avec cran et pugnacité le flambeau poétique en ne négligeant rien de l’humour et de la légère ironie de ce personnage énigmatique. L’acteur nonchalant auquel le public s’attache passe d’un état de tristesse chagrine à des velléités éphémères de réveil énergique, sous la férule de son ami d’enfance Stolz (Sébastien Pouderoux), antithèse efficace et virile de lui-même.

À travers ces deux figures paradoxales, se dessine le reflet d’un monde ancien qui s’achève – prééminence aristocratique et servage bientôt aboli en 1861- pour basculer vers des temps neufs et révolutionnaires – construction active d’un soi social et collectif grâce au travail et au partage…

Oblomov, l’aristocrate qui vit de ses rentes tout en connaissant des revers de fortune, est le symbole même de la passivité et du parasitisme, une posture passéiste de privilégié que l’idéologie bolchevique combat.

Aujourd’hui, l’homme nouveau occidental de notre modèle de développement en cours provoque à son tour doutes et interrogations humanistes. Volodia Serre se demande si l’idée de progrès doit-être le moteur de notre civilisation. La croissance pourrait s’arrêter net pour laisser place à la réinvention d’un monde en harmonie avec l’environnement, la nature et l’être existentiel.

À l’origine en effet, Oblomov est un homme enjoué et cultivé, porté à comprendre les hommes, prompt à voyager et passionné par la vie. Mais l’ancien étudiant en devenir se pavane en robe de chambre usagée pour s’étendre à longueur de journée sur une méridienne qui lui sert de lit, de table à manger et de bureau de travail.

Un serviteur bougon lui est attaché, Zakhar (Yves Gasc) ; un ami fonctionnaire Alexeïev (Nicolas Lormeau) tente de le divertir. Sinon, la chambre du paresseux aux papiers déchirés reste vide ; nulle trace de journaux ni de livres, aucun intérêt pour l’extérieur.

Oblomov est attaché comme un enfant à son enfance vécue comme un paradis perdu, un temps passé où il suffisait de se sentir « être ». Seuls le satisfont la contemplation intérieure des sentiments, le questionnement méditatif du sens de la vie. Oblomov va même jusqu’à préférer la douce volupté de sa rêverie désenchantée à la passion bouleversante d’un amour authentique. La jolie Olga (Marie-Sophie Ferdane) que lui présente Stolz, cantatrice douée et sensible aux charmes de la nature, parvient à lui faire verser des larmes en chantant Casta Diva de Norma (1831) de Bellini.

Oblomov aime la jeune fille mais lui préfère Agafia (Céline Samie), veuve et mère qui lui prépare de bons petits plats. L’anti-héros défend ce qu’il appelle l’oblomovisme : « Les gens ne cherchent-ils pas tous à atteindre ce à quoi je rêve ? Mais enfin, quoi, le but de toutes vos courses, de vos passions, de vos guerres, de vos commerces et de votre politique n’est-il pas de construire le repos ? »

Dans le long cours de cette partition qui aurait pu gagner en concision, Guillaume Gallienne construit avec constance un domaine intérieur empreint d’un spleen mi-figue mi-raisin, attiré malgré lui par la mélancolie d’un crépuscule assombri ou d’un paysage floral ouvert façon Art Nouveau que dispensent, sur l’écran de ses rêves, les images du vidéaste Thomas Rathier.

Le regret mélancolique évoque l’exil d’une vie non vécue au moment où la nostalgie fraie avec la perspective de la mort. Or, la vie pour Oblomov dispense des réserves de poésie à n’en plus finir, ce que saisit avec tact la mise en scène inspirée.

Véronique Hotte

Oblomov, de Gontcharov, mise en scène de Volodia Serre, du 7 mai au 9 juin à la Comédie-Française, Vieux-Colombier. Tél : 01 44 39 87 00/01

 

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