Bouvard et Pécuchet d’après Flaubert (Vincent Colin)

Bouvard et Pécuchet

 

Une raillerie sur la vanité des contemporains de Flaubert, tel était le projet initial d’écriture de Bouvard et Pécuchet, roman inachevé qui fut publié en 1881, à titre posthume. L’auteur de L’Éducation sentimentale avait pensé à un sous-titre, Encyclopédie de la bêtise humaine, transposé finalement en Dictionnaire des idées reçues.

 

L’intrigue commence comme par accident : deux hommes marchent dans les rues de Paris dans la chaleur de l’été et en viennent à converser – de tout et de rien. Ils se découvrent des intérêts communs au moment même où ils se rendent compte qu’ils exercent tous deux le métier de copiste. Vivre à la campagne et explorer les possibilités ouvertes du monde, tel est le rêve pour les nouveaux amis.

 

Par chance, un héritage opportun pour l’un, et les économies de l’autre, rendent possible leur installation à la campagne pour une vie autre qui soit au plus près de la nature. Écolos avant l’heure, ils retournent à la condition existentielle de l’être à travers l’exploration de l’univers ; on décèle une résonance contemporaine chez ces compères flaubertiens, une allusion prophétique aux internautes ou « geeks » d’aujourd’hui qui vivent en phase à travers des centres d’intérêt communs.

 

Chacun sait que l’auteur de Madame Bovary a ouvert avec force les portes de la modernité jusqu’à se cogner aux battants postmodernes. Dans la campagne normande, voilà Bouvard et Pécuchet aux prises avec l’agriculture, les sciences, l’archéologie, la littérature, la politique, l’amour, la philosophie, l’éducation … et un entendement personnel à vrai dire plutôt limité, émaillé de lieux communs à n’en plus finir.

 

Empêchés de raisonner par l’encombrement involontaire de préjugés et idées toutes faites, ils se voient incapables de rien comprendre ni déduire. Et pourtant, ils formulent haut et fort, sans arrière-pensées, leur volonté en marche et leurs désirs empêchés.

 

Le metteur en scène Vincent Colin a saisi dans son adaptation scénique ce comique efficace flaubertien à travers la frénésie enthousiaste des héros, à vouloir tout embrasser et saisir par la seule connaissance, en répertoriant, classant et archivant sans jamais s’approprier véritablement l’ensemble de ces acquis volatils qui ne sont jamais « digérés » ni compris de l’intérieur.

 

Un fameux duo de comédiens burlesques dont le sérieux comme le brio sont imperturbables, Roch-Antoine Albaladejo et Philippe Blancher : ils investissent le plateau avec force. Des Dupond et Dupont, satisfaits de leur élan, et en mobilité constante, révélatrice de vacuité. Deux bureaux fonctionnels avec chaise et rangements : les deux acteurs discourent, écrivent, déjeunent ou dînent à même la table, un micro non loin qui distinguent paroles rapportées, apartés et narration.

 

Vifs et pince-sans-rire, ils se répondent l’un l’autre, tels des instruments d’orchestre, fidèles quoiqu’il arrive à la partition. Debout ou bien assis, ils se lèvent par intervalles pour fredonner avec plaisir quelques refrains populaires de variétés. Ce régal d’humour froid interpelle chacun à tout coup.

 

Véronique Hotte

 

Bouvard et Pécuchet, d’après le roman de Gustave Flaubert, adaptation et mise en scène de Vincent Colin, jusqu’au 26 mai au Théâtre du Lucernaire à Paris. Tél : 01 45 44 57 34

 

 

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